mon portraitNon, je ne suis pas une cinéaste dans la cité. Je suis déplacée, ni incorporée, ni proscrite. J’ai choisi mon territoire, à moins qu’il m’est choisie : Inter, entre, une suite de bordures ou de plis. Je glisse, je dépérie, j’arpente les falaises, je porte la tête haute sur les épaules, je scrute les cieux, je m’oublie, ma mémoire est entre la blancheur de l’aube et la fermeté de la nuit.

Je n’ai rien appris, mes désirs me portent, me perdent, m’inventent, me réinventent. Mon ardeur est sans limites.

Parce qu’il y’a ma mère, il y a le récit. Elle me raconte des histoires, des paraboles, des allégories. Sa voix qui conte, qui chante comme une toute première mélodie.

Je n’aime pas la profession, ses circuits, ses savoir-faire, ses compétences, ses chiens de garde, ses –obligés et ses lobbys. Je la contourne, je fais avec, je m’absente, je glisse dans ses failles. Je n’attends rien d’elle, je ne suis ni arrogante, ni dédaigneuse, ni soucieuse d’y appartenir. Du coup, je suis juste à la bonne distance : tolérée.J’ai tout de même un pari : être soi, un autre de tous les autres et rencontrer autant d’altérités et elles sont nombreuses, hors des sondages, des cahiers de charges de la critique et de la réceptivité.Je continuerai à faire des films tant que ces inconnus continueront à les voir et à les faire vivre pour toutes les bonnes et les mauvaises raisons qui les concernent. Car de mon côté mon expression est d’abord une relation à moi-même et avec le monde comme totalité. Je ne peux me soucier d’un public en particulier.

Pourtant il m’importe de parler aux miens.

Et encore une fois, j’ai un pari. Non mieux encore une conviction : j’appartiens à cette terre, à ses oliviers et à ses palmeraies, à ses cimetières blanchis à la chaux et à ces cieux étoilés. Rien d’elle ne m’est étranger : ni ses blessures, ni les coups vaches de son histoire récente et ancienne, ni ses amours entêtées, ni la voix de son muezzin, ni ses chants bédouins, ni la gloire de ses femmes, la débâcle de ses hommes et leurs désirs assoiffés, barbares, mystiques, exaltés, brûlants et décevants.

Mon corps, imaginaire, vibre aux mêmes intensités climatiques, historiques, érotiques alors pourquoi je ne leur parlerai pas ?

Pourquoi me soucier d’ancrage culturel, d’identité alors que c’est dans cette même terre que sont plantées mes racines ?

Mais.

Je suis une fleur, je ne suis pas que racine et j’ai besoin d’air, de ciel et d’intempéries.

D’ailleurs, je vous parle, j’écris dans la langue de l’autre. C’est que depuis longtemps une sorte de distance me sépare de ma langue maternelle et plus encore de la langue arabe, médium qui ne cesse de me décevoir car si maternel soit-il, je le découvre de bout en bout complice ou alors sous l’emprise de la pensée conservatrice si ce n’est rétrograde ou archaïque. Alors sans méconnaitre ni mépriser la langue commune, je m’invente une parole et j’assume tous les risques, de l’entente et de la mésentente, de plaire et de déplaire. Disons que je m’abreuve à la même source sans forcément me désaltérer de la même façon : je m’autorise des transformations, des métamorphoses : je table sur la beauté originelle ou alors sur l’innocence du devenir.

Et j’ose espérer que mes films non seulement parlent et parleront aux miens –comme par une évidence enchantée- mais aussi au dehors, qu’ils toucheront et mobiliseront une écoute, un partage, une complicité –comme une rencontre miraculeuse et miraculée-

J’aime, notre dedans, les miens, notre cinéma, nos films, notre littérature, notre poésie. Et j’aime le dehors, les autres, leurs films, leurs pensées, leurs arts. Par le Dehors, je désigne l’Occident, par commodité, par facilité d’usage. Je ne suis pas dupe ; Par l’expérience, par le vécu je sais au moins deux petites choses : que la plus dure des altérités et celle du dedans et qu’il n’est pas un autre qui ne soit soi-même.

Nous nous posons en nous opposant à un autre du dedans ou du dehors. Mais ce que je convoite, ce que je désire, dans la vie et dans l’art, c’est la communion. En réalité, l’abolition de la différence entre soi et l’autre, inatteignable, asymptotique, c’est l’amour.

Oui l’amour.

Certes l’amour est l’une des notions les plus galvaudées (notamment dans la presse et les médias vulgaires), ça fait gnangnan, culcul mais c’est tout de même ce qui m’anime le mieux, ce qui nous anime, tous, le mieux.

Depuis que je me suis résolue à cette évidence, que je ne souffre plus d’aimer, que j’ai consenti à ce que ma seule option de vie soit esthétique, c’est à dire érotique, je ne me pose plus la question de mes droits et de mes devoirs ni de citoyenne, ni de cinéaste, ni d’enseignante : je travaille, je crée, j’apprends, je transmets, je vis, j’aime, je tombe, je me relève, je rêve et chaque jour, je retrouve la force de tout recommencer.

Pour dire les choses comme elles sont : à l’instar d’Alain Touraine, je suis passée à une vision centrée sur l’affirmation de ma vie personnelle.

Je cherche le sens de ma vie, plutôt que le sens du monde, car désormais j’ai pris conscience qu’une grande part de la vie se joue sur la scène privée, à l’écart des enjeux sociaux et que même du point de vue de la vie sociale elle-même, les valeurs privées sont en fin de compte plus importantes. Cette prise de conscience, je la dois à la Révolution quand j’ai vu des foules réclamer la liberté collective alors que pris séparément ces individualités n’étaient pas libres. Ceci consciemment je disais, mais plus encore, c’est de mon « naturel » qu’il s’agit, de mon tempérament : je suis, si concernée que je sois par le monde qui m’entoure, une solitaire, une singularité qui ne rechigne pas à expier le tribut de sa différence. Je me reconnais et me nie, me connais et m’invente et je continue à faire des films ou à écrire des romans pour explorer et construire « mon identité narrative ».

Ce qui me pousse à le faire, malgré les difficultés et l’adversité, avec et sans la complicité ou encore l’amitié – je vous épargne l’état des lieux d’une sphère artistique, intellectuelle et économique, corrompue comme le fruit rongé par le ver- c’est le Désir. Pas l’envie, pas l’inclination mais bien plus : une tension de l’être, un Manque qui régénère immanquablement un autre manque : celui de ne jamais cesser de voir l’Astre, cette lumière qui habite et hante la nuit. Oui, Desiderare en latin, c’est d’abord « cesser de voir l’astre », puis « déplorer l’absence » de quelque chose. Une étoile qui s’éteint ou qui disparaît, quelle importance, si nul désir ne la vise ou n’en est affecté ?

Je continuerai à créer et à enseigner tant que mon désir resterait vivace et qu’importe les aléas, les manquements ou l’inachèvement, il y a bien des altérités qui savant ce que le jour doit à la nuit.

 

 

 

 

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Moustaches

Aziz Rouhou/ Narcisse de Sonia Chamkhi

 

Affiche A3 Narcisse

Synopsis : Hind, jeune comédienne de 30 ans, incarne le premier rôle dans une pièce théâtrale mise en scène par son mari Taoufik. La pièce s’inspire du vécu tragique de Hind et de son frère cadet, Mehdi, un célèbre chanteur homosexuel. Tous les deux ont été opprimés par leur frère aîné, jeune homme délinquant qui a versé dans l’intégrisme religieux.

Alors que Mehdi est tiraillé entre son amour clandestin et la perspective de se marier, Hind décide d’affronter son présent et de révéler les secrets enfouis du passé. Elle réalise que pour pouvoir vivre, elle se doit de rompre le cercle vicieux qui la maintenait prisonnière du ressentiment, de la frustration des autres et de leur violence.

 

l'homme du cépuscule 

                                                                                     Roman : L’exil est son royaume

                                                      Dans son deuxième ouvrage, L’Homme du crépuscule,                   Sonia Chamkhi marche sur les traces d’Iteb : un jeune Tunisien égaré en Europe et perdu chez lui.

L’homme du crépuscule, c’est Iteb, jeune Tunisien qui rejoint son père dans une ville du nord de l’Europe. Cet exil, il ne l’a jamais rêvé et pas vraiment choisi, il lui est imposé par sa mère, furieuse d’avoir été abandonnée par son mari. Elle lui envoie son fils qu’elle semble juger tout autant coupable de la faute paternelle. Difficile de commencer plus mal : Iteb est casé en pension, négligé par son père qui voudrait pourtant qu’il fasse une brillante carrière. Il n’en sera rien. Malgré un diplôme honorable, Iteb se retrouve gardien de parking, il arrive à peine à vivre. Son frère le rejoint et commence par brûler la vie par les deux bouts avant de sombrer dans la dépression, sans qu’Iteb puisse l’empêcher de plonger.

Racisme, pauvreté, égoïsme et indifférence des siens, Iteb s’avère incapable de trouver une place que personne ne lui fait. S’il tient, c’est grâce aux souvenirs sucrés de ses jeunes années tunisiennes : le soleil, la plage et son amour d’enfance, Leila. « Je veux retrouver ces temps-là, les coquillages sous nos pieds alors que nous courions sur le rivage, le chemin de sable qui nous menait, main dans la main, au vendeur de beignets de Kheireddine, les rires des enfants de notre âge qui nous taquinaient, qui pointaient leur index vers nous et nous demandaient : vous vous aimez ? (…) Ma nostalgie se déroulait à mes pieds »Malheureusement, les retours au pays ne se passent pas bien, la mère de Leila refuse qu’il épouse sa fille, alors que les contradictions et secrets de sa famille à lui éclatent au grand jour. Finalement, Iteb réalise qu’il n’a jamais connu que l’exil, même lorsqu’il était encore au pays. A cause de sa peau noire, des origines de son père, des mensonges tissés depuis des années et qui ont entravé les siens ; auprès même de sa propre mère dont l’affection est rare et pétrie par trop de non-dits.

 

Oum Kalsoum en bande son

L’écriture de Sonia Chamkhi, précise et sensuelle, raconte aussi bien la poisse de la solitude que la douceur du littoral, le froid mordant de l’Europe autant que les tourments et les angoisses d’un jeune homme perdu. La mélancolie qui accompagne le roman est entretenue par les refrains des chansons d’Oum Kalsoum. C’est par amour de la diva qu’Iteb apprend l’oud en autodidacte, l’instrument lui permettra de trouver une sorte de famille d’accueil dans un cabaret oriental de Bruxelles où il est « chanteur de l’aube et de seconde catégorie » pour une audience de « petites gens au parcours en lambeaux mais qui font du moment présent une philosophie de vie. Lorsqu’ils sont saouls, ils sont fragiles comme des enfants et ils s’émeuvent de la moindre note, de la plus humble des paroles ». C’est quand il se décide à affronter la vérité de ses origines, qu’Iteb se trouve finalement et peut s’inventer un destin.

Dans ces pages, il accroche aussi son histoire personnelle à la révolution tunisienne : « Je suis exilé et pauvre, j’ai laissé derrière moi un amour au goût de l’absolu et un pays entier où je n’avais pas ma place. Mais je suis également plus que cela. Mes racines ce sont mes désirs indomptables de vivre et mes rêves obstinés, je fais partie de cette minorité qui possède le privilège insensé d’être née pour les mener jusqu’au bout. Sans elle, le monde n’aurait ni poètes, ni musiciens, ni révolutionnaires, ni la moindre grandeur ». En 2008, Sonia Chamkhi publiait La Femme de l’aube, primé à plusieurs reprises. A travers l’histoire et les lettres de Leila, s’esquissait, en creux, un portrait de l’aimé absent, Iteb. Dans L’Homme du crépuscule, c’est l’absent qui prend la parole, forge des mots et livre les clés de sa propre histoire : un champ contre champ émouvant à plusieurs années d’intervalle.

Stéphanie Wenger  (Al-Ahram Hebdo du 27/3/2013

Sonia Chamkhi, L’Homme du crépuscule, Arabesques. Tunis, 2013

 

                                                                                         Roman : L’exil est son royaume

                                                                                          Dans son deuxième ouvrage,     L’Homme du crépuscule, Sonia Chamkhi marche sur les traces d’Iteb : un jeune Tunisien égaré en Europe et perdu chez lui. 

 

 

L’homme du crépuscule, c’est Iteb, jeune Tunisien qui rejoint son père dans une ville du nord de l’Europe. Cet exil, il ne l’a jamais rêvé et pas vraiment choisi, il lui est imposé par sa mère, furieuse d’avoir été abandonnée par son mari. Elle lui envoie son fils qu’elle semble juger tout autant coupable de la faute paternelle. Difficile de commencer plus mal : Iteb est casé en pension, négligé par son père qui voudrait pourtant qu’il fasse une brillante carrière. Il n’en sera rien. Malgré un diplôme honorable, Iteb se retrouve gardien de parking, il arrive à peine à vivre. Son frère le rejoint et commence par brûler la vie par les deux bouts avant de sombrer dans la dépression, sans qu’Iteb puisse l’empêcher de plonger.

Racisme, pauvreté, égoïsme et indifférence des siens, Iteb s’avère incapable de trouver une place que personne ne lui fait. S’il tient, c’est grâce aux souvenirs sucrés de ses jeunes années tunisiennes : le soleil, la plage et son amour d’enfance, Leila. « Je veux retrouver ces temps-là, les coquillages sous nos pieds alors que nous courions sur le rivage, le chemin de sable qui nous menait, main dans la main, au vendeur de beignets de Kheireddine, les rires des enfants de notre âge qui nous taquinaient, qui pointaient leur index vers nous et nous demandaient : vous vous aimez ? (…) Ma nostalgie se déroulait à mes pieds »Malheureusement, les retours au pays ne se passent pas bien, la mère de Leila refuse qu’il épouse sa fille, alors que les contradictions et secrets de sa famille à lui éclatent au grand jour. Finalement, Iteb réalise qu’il n’a jamais connu que l’exil, même lorsqu’il était encore au pays. A cause de sa peau noire, des origines de son père, des mensonges tissés depuis des années et qui ont entravé les siens ; auprès même de sa propre mère dont l’affection est rare et pétrie par trop de non-dits.

 

Oum Kalsoum en bande son

L’écriture de Sonia Chamkhi, précise et sensuelle, raconte aussi bien la poisse de la solitude que la douceur du littoral, le froid mordant de l’Europe autant que les tourments et les angoisses d’un jeune homme perdu. La mélancolie qui accompagne le roman est entretenue par les refrains des chansons d’Oum Kalsoum. C’est par amour de la diva qu’Iteb apprend l’oud en autodidacte, l’instrument lui permettra de trouver une sorte de famille d’accueil dans un cabaret oriental de Bruxelles où il est « chanteur de l’aube et de seconde catégorie » pour une audience de « petites gens au parcours en lambeaux mais qui font du moment présent une philosophie de vie. Lorsqu’ils sont saouls, ils sont fragiles comme des enfants et ils s’émeuvent de la moindre note, de la plus humble des paroles ». C’est quand il se décide à affronter la vérité de ses origines, qu’Iteb se trouve finalement et peut s’inventer un destin.

Dans ces pages, il accroche aussi son histoire personnelle à la révolution tunisienne : « Je suis exilé et pauvre, j’ai laissé derrière moi un amour au goût de l’absolu et un pays entier où je n’avais pas ma place. Mais je suis également plus que cela. Mes racines ce sont mes désirs indomptables de vivre et mes rêves obstinés, je fais partie de cette minorité qui possède le privilège insensé d’être née pour les mener jusqu’au bout. Sans elle, le monde n’aurait ni poètes, ni musiciens, ni révolutionnaires, ni la moindre grandeur ». En 2008, Sonia Chamkhi publiait La Femme de l’aube, primé à plusieurs reprises. A travers l’histoire et les lettres de Leila, s’esquissait, en creux, un portrait de l’aimé absent, Iteb. Dans L’Homme du crépuscule, c’est l’absent qui prend la parole, forge des mots et livre les clés de sa propre histoire : un champ contre champ émouvant à plusieurs années d’intervalle.

 

Stéphanie Wenger  (Al-Ahram Hebdo du 27/3/2013

 

Sonia Chamkhi, L’Homme du crépuscule, Arabesques. Tunis, 2013