L’exil du roi Scialom

J’ai assisté hier soir à la projection du film Lettre à la prison de Marc Scialom et au débat animé par l’excellent critique Tahar Chikhaoui, qui a suivi. Le film réalisé en 1969-1970, entre Tunis et Marseille, est une œuvre rescapée.

D’abord fatalement livré à l’oubli, n’ayant connu aucune exploitation, aucune diffusion pendant quarante ans, car par manque de financement, le réalisateur a du s’arrêter avant le tirage de la moindre copie, le film a ressuscité. En premier lieu grâce à la fille du réalisateur, Chloé Scialom (quel joli prénom!) qui a su convaincre l’association Film Flamme d’œuvrer, pendant trois ans, à ramasser les fonds nécessaires à la restauration du film. A la restauration, nous dit-on, en guise d’introduction, d’un film sur l’exil et l’identité.

Entre filiation (père-fille), calvaire, exil -exode, mémoire, Flamme et résurrection, j’ai été, à l’instar probablement des autres spectateurs, saisie dans la nébuleuse du Mythe.

Et si l’on ajoute à cela le fait que Marc Scialom ( le roi Salomon de Romain Gary?) est un juif italien, je dirai même un mythe aux accents bibliques et aux confins de l’ancien testament. J’avoue ma fascination.

Et je suis d’autant plus fascinée, intriguée et curieuse qu’en plus de ces coïncidences étymologiques voire ontologiques, la présentation de la séance de projection assurée par Solange ( membre de l’association Aflam) présageait d’un engagement de Gauche autour de la question de la migration et de l’exil (*) et que Marc Scialom, né à Tunis, exilé en France, a déclaré: « Je ne suis pas que Tunisien, je suis juif. Mais je ne suis pas sioniste, je suis même antisioniste (*). Je ne suis même pas de culture juive, avec mon père, nous mangions du porc. ». Et d’ajouter: « Voilà qui est dit ».

La séance s’annonce jubilatoire. Tous les clichés sont renvoyés dos à dos. On nous promet un film engagé mais dans la filiation d’un Bunuel, d’un Godard si ce n’est de Renoir, une association de gauche certes militante mais qui choisit les films d’abord pour leur qualité cinématographique et un homme exceptionnel, drôle, riche du commerce des hommes et des idées et qui de surcroit n’entretient aucun amalgame ente judaïté et sionisme.

Le film sera -t-il à la hauteur, du mythe, des circonstances, pour toutes les raisons susmentionnées, assez exceptionnelles de sa projection et des questions qu’il soulève? Et le débat rendra-t-il compte de tout cela à la fois?

Le film: Lettre à la prison en quelques mots

il est toujours quelque part périlleux de résumer un film. D’autant plus que le film de Marc Scialom est dense et incandescent ( adjectif subtil sous la plume de Cati Couteau).

Copie tirée non du négatif (égaré au bout de quarante ans) mais de la copie de travail, malmenée par un an de montage accompli par le réalisateur lui-même (homme-orchestre qui a écrit le scénario et a fait l’image), le film projeté à partir d’une béta ( et non d’une copie argentique), porte les traces des flammes dantesques (c’est peut-être un jeu de mots mais le réalisateur a bel à bien affaire à Dante, dont il a adapté La Divine comédie dans son film Exils qui lui a valu le Lion d’Argent à la Biennale de Venise en 1972). Il est granulé, délavé si ce par moment rayé. Les stigmates du calvaire lui donnent encore plus de charme, de subtilité voire de douceur. Et paradoxe ultime, elles n’escamotent en rien l’ardeur première qui poussa le réalisateur à faire un film personnel, singulier, porté par le désir intact et total de témoigner de sa condition d’exilé.

Et puisque Marc Scialom aime visiblement les métaphores, souscrivons (provisoirement) à son enclin et osons une double métaphore de l’incandescence: celle qui a failli brûler son film et en faire des cendres ( sa fille dira que la pellicule partait en lambeaux et en poussière) et celle de sa passion enflammée qui le fit tourner son film avec ses propres sous et sans le moindre soutien financier.

Voulant raconter l’histoire d’un exilé tunisien accusé du meurtre de sa compagne Blanche et dont la culpabilité est programmée, Marc choisit une démarche narrative complexe: c’est Tahar, le frère de l’accusé, qui conduit le récit: il débarque pour la première fois de sa vie en France où il est chargé par la famille de porter secours à son frère aîné. Il fait d’abord halte à Marseille. Là, il rencontre des Tunisiens différents de ses compatriotes de Tunisie, des Français qui lui paraissent énigmatiques et une ambiance générale assez inquiétante, à ses yeux, pour le faire douter peu à peu de l’innocence de son frère et de sa propre intégrité mentale.

Le parcours de Tahar expose le spectateur à la confrontation de ce jeune homme à la réalité de l’exil et son vertige de l’identité et de l’altérité, aux assauts de l’imaginaire -de l’image introvertie de soi, de l’étrangeté du regard que l’autre pose sur nous- et de toutes ces images mentales déjà issues de la représentation de soi et de l’autre… Et à cela le réalisateur surexpose la voix off du frère accusé assommant son cadet de ne pas venir le voir, même après son acquittement. Demande-sentence, certes cruelle mais non-violente, que le frère ainé explique par une raison claire: le jeune frère a douté de son innocence et par une raison obscure: parce que le frère cadet a gardé son innocence.

Nous somme bel et bien dans toute la veine narrative d’un cinéma moderne de son temps de réalisation (les années 70) et dont la mise en scène portera jusqu’au bout cette filiation: écriture du montage heurté, de l’ellipse, de la greffe, de la collision, images mentales de la métaphore, images oniriques du surréalisme, allusions au baroque tragique et également par moments, distanciations de toutes options formelles, symboliques ou formalistes par des intrusions filmiques quasi documentaires. Et le film réussit tout cela à la fois, avec une cohérence esthétique assez fulgurante. Le sentiment que Cocteau, Bunuel, Rouch, Renoir et Godard ont été revisités d’un seul coup et que, de Salvador Dali à André Breton, un pan entier de la structure poétique surréaliste à été convoqué.

C’est vraiment un bon et beau film dont l’apport de la construction mentale (pourtant) si apparent, si évident, si volontariste (la volonté est inesthétique en soi dirait Artaud), n’entame en rien une charge émotionnelle très vive.

D’abord parce que le film n’est pas de bout en bout cérébral, qu’il est traversé par autant de moments où un regard esthète ( et non pas esthétisant) saisit et s’attarde sur la peau et la chair, les regards et la gestuelle, la matière et les matériaux … Il y a même un net privilège du sensible, de la sensation et de la justesse qui fait que même les symboliques les plus évidentes, criardes dirions-nous (par exemple la main qui caresse le graffiti de palmier) échappe à la froideur du « trop  pensé » pour faire sentir l’authenticité et la délicatesse du geste.

Nous sommes, comme je l’ai dit plus haut, dans la pure veine de Bunuel et loin, très loin des avortons du symbolique, de ces bunueliens mous et intellectualistes qui firent basculer la poétique symbolique dans l’usage des symboles et des métaphores extrinsèques aux films et aux œuvres. Et si l’auteur a tenu à préciser qu’il se réclamait davantage de la sensibilité de Godard, en raison notamment de l’usage de plans courts ( contrainte technique de la caméra 16 mm qu’il sut investir comme une donnée créative) et des particularités esthétiques du découpage et du montage, soulignons à l’actif de Marc Scialom que nous somme, encore une fois, dans la pure veine du maître de la nouvelle vague française et, encore une fois, loin; très loin, de tous ces réalisateurs « godariens » qui acculèrent, comme nous le savons tous, par des films insipides et fadasses, le cinéma français à une période vachement creuse faite de marasmes intellectualistes et de vacuité artistique de surcroit empreinte d’une fatuité dérisoire.

Mais au-delà de cette capacité réelle à écrire par le cinématographique (et probablement grâce à elle: une sorte de bouclier contre la bêtise), le film de Marc Scialom a, à mes yeux, l’immense mérite de raconter l’exil autrement que par un récit d’emblée politique, discursif ou tout bonnement didactique et dogmatique.

Le débat: 40ans plus tard, peut-on repenser le film politique?

Vous l’aurez compris, au cinéma, je n’ai pas d’enclin particulier pour les métaphores, la stylistique intellectualiste et encore moins pour les discours dogmatiques et les films à thèse. J’étais donc très satisfaite et enthousiasmée par le film, quasiment dépaysée grâce à la singularité de Marc Scialom et enchantée de participer au mythe d’une résurrection à laquelle j’aurai à peine oser rêver et qui pourtant, grâce à des personnes exceptionnelles, est devenu réalité. Pourtant, à l’heure où j’écris ces phrases, je suis encore déroutée par les bribes d’explication et d’explicitation discursives fournies par le débat avec Marc Scialom.

Non pas que le débat fût dense et contradictoire; au contraire, ce dernier ne pouvait se dérober au protocole de la courtoisie, par ailleurs nécessaire, qui fait que nous autres spectateurs, osons à peine formuler nos questions, de peur de gâcher le plaisir du moment, et estimons d’ailleurs plus urgent d’exprimer notre gratitude à celui qui nous a offert détente, intelligence et sensibilité.

Je me disais déroutée, car à deux reprises, et en guise de réponse à des questions soulevées par l’assistance, l’une portant sur le mot innocence et l’autre sur les images de têtes coupées débordant de poubelles, Marc Scialom argumenta, à chaque fois, de deux manières opposées: il commençait toujours par dire qu’au moment de l’écriture et de la réalisation, c’était « ce qu’il a senti » et qu’aujourd’hui à postériori et ayant réfléchi, l’innocence renvoie à la « bêtise » du frère cadet qui n’a pas compris que le récit de vie de son frère, son accusation et son exclusion est de bout en bout un procès politique, et que, les têtes coupées sont l’image métaphorique de l’identité massacrée.

Et je dois avouer que le senti du réalisateur m’interpelle bien davantage que le méta-discours qu’il juxtapose sur son film. Que l’image me fasse sentir et comprendre ( l’un n’empêche pas l’autre) que l’exilé se projette dans l’avenir de son exil comme le reste du cadavre anonyme de son propre corps dans la poubelle de la terre d’accueil qui le renie, me touche, m’interpelle et me pousse à réfléchir beaucoup plus que l’image métaphorique d’une identité massacrée. La dimension englobante de la métaphore m’indispose intellectuellement et dans son exigence même d’une distanciation cérébrale fait que je sois concernée sans l’être vraiment!

Quant à l’innocence, j’ai cru ( ou aimé) comprendre que le frère ainé ne le reprochait pas à son cadet mais probablement, il voulait la préserver pour lui. Que cette innocence, soit rendue à elle-même, non entachée, intègre. Et je crois qu’à ce stade d’appréhension que le film préfigurait, l’innocence n’est ni bêtise, ni aveuglement et encore moins manque de conscience et de discernement. Bien sur, d’un point de vue pragmatique, à l’aune de la praxis, cette innocence est impossible, mais dans l’art, elle a droit de cité, car elle en dit à la fois le regret et la possibilité, le manque et l’appel.

Le pragmatique et la praxis appellent le politique et Marc Scialom s’en réclamera. Il dit: «  mon film est politique, il est profondément politique » et avancera l’argumentaire des nuances: le film au discours politique direct, le film au discours implicite etc… Il dira même que le réalisateur Chris Marker, qui lui prêta sa caméra pour filmer mais manqua de le soutenir dans la finalisation de son projet arguant que le film de Marc Scialom n’était pas assez politique, se trompait car n’ayant pas saisi, à sa juste valeur, l’implicite militant du film.

Pour ma part, je pense que Chris Marker ne sait pas tromper. A proprement parler, Lettre à la prison n’est pas un film du genre politique. C’est un film qui réhabilite la dimension sensorielle, les projections imaginaires et les fondements inconscients, les élans psychiques et affectifs. Mais ce que, me semble t-il, Chris Marker, grand artiste certes mais également homme de son époque et de ses déterminismes idéologiques, n’a pas totalement saisi, et qu’aujourd’hui, à sa décharge, l’accueil exceptionnel du film atteste, c’est que la démarche de Marc Scialom, qui ne limite pas la représentation de l’homme, et en l’occurrence de l’exilé, à sa seule lutte politique et économique serait justement plus politique encore. Que Marc Scialom nous raconte, cette histoire avec ses images précisément et qu’il expose à la cité, à l’opinion publique, ce témoignage et ce récit est un acte politique. Le film de Marc Scialom n’est pas dans la veine du cinéma militant qui nous le savons tous, et quel ait été son degré d’efficience dans les luttes, n’a pas constitué une force alternative au cinéma dominant. Mais plus encore, son film est un acte de vérité et d’amour (*), vérité pour comprendre, comprendre pour aimer et aimer pour défendre selon la juste expression de mon professeur Daniel Serceau (*). Eh! oui de nouveau l’innocence. Pourquoi y renoncer?

J’aurai aimé que Marc Scialom se réclame davantage de son double acte politique et acte de vérité, au lieu de se contenter de simples nuances discursives quant au film politique. Nous autres spectateurs, exilés d’ici et d’ailleurs, parfois étrangers mêmes à nos semblables, nous ne sommes pas opprimés pour les seules raisons politiques. Nous le savons et Marc Scialom le sait aussi. Son film l’exprime, le dit plus intensément que le plus intelligent des méta-discours. Et enfin, il me plaît de souligner que Marc Scialom, juif antisioniste, doublement minoritaire, rappelle à sa façon ce qui est devrait être la mission ontologique et historique de tout Juif: expliquer à tout un chacun qu’une minorité -les exilés le sont tous, quelle que soit leur religion, leur race ou leur origine- ne met aucune société en péril, au contraire, toute minorité lui accorde la chance d’être créative sans menacer son intégrité, lui offrant la possibilité d’être autre sans s’aliéner.

* Thématique de l’ensemble de la manifestation, organisée par CinemAfricart, Aflamarseille et l’institut Français de Coopération, au sein de laquelle le film est programmé.

*En tapant ce mot, le dictionnaire automatique de mon ordinateur l’a souligné en rouge et en guise de correction m’a proposé: antiségrégationniste et anticommuniste.

*Cet article ne me permettait pas de m’étayer davantage au risque d’ennuyer le lecteur, mais il me tient à cœur de souligner que c’est le manque d’amour que le frère ainé reproche à son cadet. C’est ce manque d’amour qui insinua en lui doute et le soupçon. Et cette condamnation du manque d’amour n’est pas sans me rappeler le beau film Mystic River de Clint Estwood où la femme pieuse, doutant de l’innocence de son mari, le livra à tord à une vengeance aveugle et à la mort.

*Cinéma militant, réalisme socialiste, néoréalisme italien, troisième cinéma, in Cinéma Politique, Actes des Journées du cinéma militant de la Maison de la Culture de Rennes, Ed. Papyrus et Maison de la Culture de Rennes, p. 213

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Ma pensée du jour

janvier 20, 2010

Ma pensée du jour est celle de Jean jacques Rousseau:
Il y a une différence entre la volonté de tous et la volonté générale (contrat, II, 3). Celle-ci ne regarde que l’intérêt commun, l’autre regarde l’intérêt privé : la somme des volontés particulières, tournées vers le seul profit, peut constituer une majorité et, à la limite, une unanimité qui ne sera point, pour autant ce qu’est, dans la conscience de l’homme, la présence du bien. Un plébiscite peut porter ou maintenir un tyran au pouvoir, parce que chacun s’imagine trouver son compte à vivre sous cette tyrannie, il n’en reste pas moins contre-nature que l’homme s’en remette au tyran de ce qui concerne son destin, et la créature s’avilit dans cette abdication.