Lecture dans la deuxième partie de Leïla ou la femme de l’aube par Mohamed Bahi
Il y a quelques semaines, je vous ai proposé la lecture de M. Mohamed Bahi, professeur de lettres françaises de l’université marocaine, du texte introducteur de mon roman Leïla ou la femme de l’aube, et aujourd’hui, je récidive, en vous soumettant sa lecture du texte introducteur de la deuxième partie
Texte introducteur de la deuxième partie ou l’annonce du désenchantement et de la transcendance
Le texte introducteur de la seconde partie est pris en charge exclusivement par le narrateur anonyme. Son regard se focalise sur Leïla qui traverse l’avenue Habib Bourguiba à Tunis : les grands édifices se déploient devant elle et créent l’espace extérieur à arpenter – le théâtre municipal, la banque avec ses comptes corrompus, l’Ambassade de France (évocatrice du rapport à l’Occident). L’art, la finance, la présence extérieure, – la France, ancienne puissance coloniale – se côtoient en autant de signes à déchiffrer. L’indicateur temporel, 11 septembre, souvenir d’un événement tragique, – allusion aux attentats de 2001 contre les U.S.A -, sans précision exacte de l’année, temps de l’écriture – déclenche en elle un désir de se faire pulvériser, elle et tous les badauds qui envahissent la rue, par une bombe ; s’élever au rang de martyr, se faire tuer en accomplissant un acte héroïque dans l’espoir de réveiller son peuple de sa léthargie. Elle dit que c’est un sort atroce ( respirer la charogne) qui attend les « conards », allusion à ce peuple qu’elle qualifie de vain et qu’elle décrit obnubilé par la consommation (emplettes, sachets en plastique, cartons de vaisselle).
Rentrée chez elle le soir, elle pense à un suicide qui serait une mort digne, une mort qui donnerait un sens ultime à son acte. En ouvrant la fenêtre, elle souhaite se dissoudre dans le néant, s’envoler comme un oiseau et échapper à une atmosphère étouffante et oppressive ( ouverture de la fenêtre). En consultant la rubrique de nécrologie d’un journal, elle souhaite y lire la mort de Iteb, ou plutôt la mort de l’amour dont elle n’arrive pas à se défaire. La mort devient ainsi une obsession : partir, mais comment ? Leïla sombre dans une angoisse : elle ne supporte ni la violence perpétrée contre les faibles ( le frère de sa copine d’école battu par son propre père, Souad sa voisine engrossée, abandonnée qui s’est suicidée), ni la résignation d’un peuple passif qui se laisse guider par ses instincts, ni la vie dans un pays sous surveillance policière : « une vielle quadrillée par ses sbires ». « Leïla s’ennuie de vivre »? Pour chasser ces images et se donner des forces, elle recourt à la musique, remède habituel. Mais elle n’arrive pas à retrouver son calme, la violence des images d’un film vu la veille où deux hommes agressent et violent une adolescente la tourmentent sans cesse. Leïla essaie de percer le secret de cette violence chez l’homme en essayant de la vivre. Angoissée certes, elle résiste et garde espoir dans l’avenir. En attendant, Leïla s’est coupée du dehors en érigeant autour d’elles des murs qui la protégeraient d’un monde féroce et désinvolte. Toutefois la rencontre avec Nada, une ancienne condisciple, la tirera de son enfer et influencera la suite de ses récits, jugés moins transparents.
Contrairement au texte introducteur de la première partie où deux narrateurs se relaient, celui de la seconde partie est relaté exclusivement par le narrateur. Les paroles de Leïla sont rapportées sous forme de discours directs (passages écrits en italique) ou sous forme de discours narrativisés.
Le texte est soumis à une organisation rigoureuse, plutôt logique que chronologique :
- Désarroi de Leïla et souhait de mort ;
- Les causes de l’angoisse de Leïla : la violence contre la femme (film) ; la léthargie et la dérive sociale (attentat)
- Rencontre de Leïla avec Nada : bouée de sauvetage ;
- Retour aux causes de l’angoisse de Leïla : la violence contre les faibles ; l’attrait du vide et de l’anéantissement
- Lettres de Leïla à Iteb dans l’espoir de le récupérer, annonce de l’échec de l’entreprise de Leïla vivant dans une ville sous surveillance policière (écho de la sixième lettre de la première partie, Citoyens vos papiers, où par l’évocation des funérailles du Leader Habib Bourguiba, Leïla exprime son indignation: « comment osent-ils nous dénigrer, nous mépriser à ce point? »
Une autre organisation, sous-tendant le texte introducteur, est rendue par les formes verbales, l’alternance des temps commentatifs et des temps narratifs: le récit commence par le temps présent : bouillonnante, « Leïla marche en bas des escaliers » et nourrit le sentiment de se faire exploser. Avec le présent, s’expriment la proximité et la tension, avant que le temps futur, par lequel se profile une lueur d’espoir à l’horizon, ne surgisse : « Nada émergera du tréfonds de l’amitié de naguère », ces deux temps relèvent des temps commentatifs.
Le récit enchaîne ensuite avec les temps narratifs : « Lorsqu’au détour d’une rue, une jeune femme la bouscula », Leïla se projette dans un passé lointain qui l’arracherait à un présent impitoyable, mais ce passé est fait d’actions ponctuelles de courtes durées ; passage qui relate la rencontre entre Leïla et Nada ; puis c’est le retour aux temps commentatifs : « Depuis que Leïla a vu ce maudit film », c’est encore le retour de la tension avec des scènes au passé composé qui continuent à peser sur le présent : « Depuis que Leïla a vu ce maudit film de viol et de mort, que d’images de son adolescence ont jailli ! […] Leïla est fatiguée du monde ?»; Leïla a été témoin de bien des violences durant son adolescence ; puis enfin, c’est le futur avec les lettres pour Iteb à qui Leïla s’attache encore. Parviendra-t-elle à le faire plier ? Le narrateur est catégorique : « ses lettres échoueront plus haut… ». Le récit oscille entre un présent douloureux, un passé déconcertant et un avenir miroitant un certain espoir.
La prise de position du narrateur à l’égard de Leïla est manifeste : cette attitude est soulignée par l’adjectif « lâche » dont il la qualifie ; La substitution du nom propre par le nom commun « la lâche Leïla » (antonomase en jargon rhétorique) ravale Leïla au rang d’un personnage ordinaire, C’est Nada qui occupera, paraît-il, le premier rang dans la suite du récit. Les récits de Leïla qualifiés de « marécageux », autrement dit de boueux, de peu clairs, confirment cette « dévalorisation ». Les tentatives de Leïla de récupérer Iteb s’annoncent vaines ; ses lettres, selon le narrateur, s’évaporent au-dessus des collines et d’une ville oppressive. Faudrait-il se fier aux paroles du narrateur? Si oui, la lecture de la suite du roman serait inutile. Cependant le narrateur ne justifie pas -pour le moment- la lâcheté de Leïla ; son attention se concentre, en premier lieu, sur Nada. Le lecteur se voit ainsi entraîné à achever la lecture du récit pour en connaître les tenants et les aboutissements. En tout cas, les lettres de Leïla finissent par devenir un alibi pour aborder la violence qui secoue la société, la condition difficile d’un type de femmes, le racisme, la lâcheté d’une population guidée par ses instincts et enfin la tyrannie ordinaire à laquelle est soumise la ville/le pays. Leïla est-elle lâche? Peut-elle faire preuve, à contre courant de ces implacables déterminismes sociaux et politiques, de courage voire d’obstination? Le narrateur qui se plaît dans sa fonction de contrôle détient l’information ; Leïla est de retour à Tunis, mais il n’en révèle pas les raisons. Ses informations sont-elles, alors, complètes ? Leïla réussira-t-elle, malgré tout, à faire revenir Iteb? Son entreprise était-elle en définitive uniquement nourrie par le désir de se réconcilier avec son amoureux d’enfance? Leïla ne tenterait-elle pas plutôt à travers son obstination amoureuse, à raconter tous ses sabotages sociaux, religieux, politiques qui font que la majorité des siens sont dessaisis de leur propre vie, de leur histoire personnelle et intime, collective et citoyenne? Par son acte d’écriture, Leïla ne transcende-t-elle pas en définitive tous les clivages et toutes les barrières pour s’accorder une voix (et une voie) de liberté?
Making of La vie est un songe
juin 14, 2009
C’est Le Making Of de La Vie est un Songe du metteur en scène tunisien Hacen Mouadhen d’après le texte de l’auteur espagnol Pédro Calderon de la Barca (né à Madrid le 17 janvier 1600).
La fable raconte l’histoire d’un roi, Basile, qui enferme son fils, Pédro, dans une tour. Des prophéties avaient, en effet, prédit au roi que son fils le tuerait. Pourtant, curieux de tester la validité de ces prédictions prophétiques, Basile libère son fils, le ramène au palais royal, l’érige en successeur et l’observe agir. Au préalable, il le fit endormir par des narcotiques. Pédro, qui se réveille dans la peau d’un roi puissant et redouté, croit rêver… Le rêve devait avoir une fin, mais les sentiments survivront à tout…
La pièce de Hacen Mouadhen suit la ligne dramatique générale du texte de Calderon de la Barca tout en l’épurant de ses aspects baroques et en faisant de l’espace théâtral et textuel un espace de débats et de controverses, pour réfléchir les non-dits de l’Histoire, son impensé et peut-être même son imposture.
Le film, quant à lui, tourné dans des conditions minimalistes, caméra portée par Sonia Chamkhi, la réalisatrice, alterne des moments de répétitions, italiennes, sur scène et en costumes et interviews, nourris parfois par l’inspiration et la grâce, d’autres par la tension et l’humour, et tente de retracer la genèse du spectacle théâtral et de saisir ses motivations et ses interrogations.
Avec: Slah M’Saddek, Béchir Gariani, Fatma Kharrat
Image: Sonia Chamkhi
Montage: Meher Zitouni
C’est le hasard de la lecture qui a fait que je rencontre, en même temps, deux romans attachants qui de prime abord, excepté le fait de leur statut « d’objet littéraire », n’ont rien de commun. Et je le confirme, le premier vient à peine de sortir, premier roman d’un jeune auteur tunisien, récompensé par le prix Comar de la découverte; et le second, sorti en 1976 (plus de trente ans déjà!) est l’œuvre d’un auteur prolifique, réputé et consacré entres autres par le prix Goncourt pour « La Nuit Sacrée » en 1987.
Visages de Mohamed Bouamoud est un récit réaliste. La réclusion solitaire de Tahar ben Jalloun est plutôt un récit poétique et métaphorique. Et l’un et l’autre racontent en substance, la solitude, la perdition de l’être et l’absurdité de la vie.
Je ne reviendrai pas sur le roman de Tahar Ben Jalloun que je recommande à tout lecteur qui aime le déferlement des mots, l’écriture en vers, la verve hybride. Je ne reviendrai pas non plus sur la puissance poétique et discursive d’un auteur que je redécouvre si talentueux, poète et parfaitement au clair de ses idées, des tenants et des aboutissements de ses opinions et des valeurs qu’il défend.
Je souhaite plutôt vous parler de Visages de Mohamed Bouamoud. Récit réaliste, ai-je dit, porté par un style alerte, rythmé, simple et souvent décalé. Un style nourri d’un humour sain, rafraîchissant et tendre. Un humour qui ne manque ni d’âme ni de courage.
Le roman raconte l’histoire de Dhahbi Boujemaâ, ouvrier aux écritures, qui prend part, sans s’en apercevoir et encore moins en mesurer les conséquences, à la crise qui opposa, au milieu des années 70, l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens aux autorités locales. Et il sera du mauvais côté: celui des mouchards, des vendus, des traîtres.
Dhahbi est le rejeton de Radhouane, le plus grand serrurier que Tunis eût jamais connu, alcoolique, marié à quarante neuf ans à une femme, de quarante cinq ans, qu’il n’a ni choisie ni aimée, Soussia, qui accoucha de ce misérable prématuré : « Une nullité. Tout juste un crachat bavé un soir de grande saoulerie entre les jambes d’une femelle très assoiffée de vie, elle qui n’y croyait plus», devenu au fil des années de misère et d’abandon affectifs:: « Coupable d’être né. Coupable d’être venu à la vie. Coupable de s’être accroché à la vie. Coupable d’avoir un peu trop espéré de la vie. Coupable d’être sans l’être tout à fait un homme parmi les hommes. L’ombre des hommes. Un rien. »
Dans la dernière page de son roman, La réclusion solitaire, Tahar ben Jalloun récapitule le parcours de son héros, un travailleur immigré sans nom et sans visage, amoureux de l’image d’une femme née du rêve et de l’absence: « Tu vois? Je vais te dessiner l’itinéraire d’un expatrié: misère locale – passeport – corruption – humiliation – visite médicale – office de l’immigration – voyage – longue traversée – logement de hasard – travail – métro – la malle – la masturbation – la foudre – l’accident – l’hôpital ou le cimetière – le mandat – les vacances – les illusions – le retour – la douane – l’hôpital – la mort – l’accident – la masturbation – la putain – la chaude pisse – le métro – des images – des images… »
Alors paraphrasons Ben Jalloun et récapitulons le parcours de Dhahbi: journée de chien – mise à pied – oisiveté – taverne des dockers – lablabi à la rue Charles de Gaulle – rencontre avec une chatte Hayet qu’il adopte – appartement qui pue le renfermé – Bar L’univers – la putain – bières – lablabi – café express – Hayet – casino – la putain – mobilier et matériel de bureau – moquerie – mépris –des images – Bar L’univers – oisiveté – taverne des dockers – lablabi – Hayet – la liste des fouteurs de troubles, les grévistes – agression – lynchage – honte – mise en quarantaine – maladie de Hayet – des images – grève générale – mort de Hayet – meurtre – des images…
Cette descente aux enfers, Mohamed Bouamoud la raconte avec précision, en nommant les lieux, les objets, en scrutant les détails et en les enrobant d’un humour particulier qui fait la force d’un récit poignant. Cet humour me plaît, moi qui n’aime pas le cynisme et l’ironie. Oui, il faudrait souligner cet humour aux amarres existentialistes, d’un tendre humanisme, débarrassé de toute extériorité condescendante. Je crois que Mohamed Bouamoud aurait pu dire JE à la place de Dhahbi, tant il sent son désarroi, compatit pour ses faiblesses et comprend profondément ce malentendu existentiel qui fait qu’on ait une vie de chien, une chienne de vie.
Oui, c’est de l’humour humaniste. Ce n’est pas de l’ironie. Car celle-ci est souvent une stratégie, un système, une doctrine: « l’ironie est surtout un jeu de l’esprit. L’humour serait un jeu du cœur, un jeu de sensibilité » disait Jules Renard. L’humour pardonne et comprend, là où l’ironie méprise et condamne. Pour cette raison, Visages de Mohamed Bouamoud est un texte précieux car fait d’amitié, de complicité, de tendresse et parfois d’une saine révolte. On rit de ce qui fait mal. Sans dédain, par compassion ou par refus. Une manière de relever ( élever) ceux qui tombent.
J’ai apprécié pleinement ce récit, j’ai aimé Dhahbi, j’ai senti une profonde amitié pour l’auteur. J’ai cependant eu une petite déception: je n’ai pas compris, ni adhéré à la sanction qu’il lui inflige à la fin. Ai-je trop aimé Dhabi? Est-ce Bouamoud qui n’a pas été jusqu’au bout de sa promesse de renverser, par son humour humaniste et existentiel, l’ordre établi, les idées et les valeurs dominantes?
Gardons à l’actif de ce roman bien senti, de cet auteur à découvrir et à apprécier, qu’il ne ri pas des autres, qu’il ne les sous-estime jamais et qu’il ne souffre nullement de la méprise des vrais valeurs. Vivant et scrutant le monde du bon côté ( la posture est toujours essentielle), c’est de l’imbécilité, de la méchanceté, du ridicule, de l’absurdité inhérents à la vie elle-même qu’il se moque. Souvent avec brio, toujours avec l’intelligence de l’esprit et du cœur. A lire absolument.
voici la lecture de M. Mohamed Bahi, professeur de littérature française du Moyen-Atlas ( Maroc) du tout premier chapitre de mon roman Leïla ou la femme de l’aube (elyzad/ 2008), prix Comar du premier roman (2009) et prix Zoubeida B’chir de la création féminine (2008).
Entrée ou Hors d’oeuvre
Le texte introducteur de Leila ou la femme de l’aube est pris en charge par deux instances narratives : un narrateur anonyme et Leila , le personnage principal, du moins dans ce premier chapitre sans titre.
Le récit, pris en charge par un narrateur anonyme, se déploie sous le regard du lecteur. Les actions, semblables à des touches d’un peintre qui donne, à l’aide de son pinceau, des coups de brosse sur sa toile : Leila lave le sol à grande eau. Elle déverse l’eau des seaux dans toutes les pièces de son nouveau logis. Le lecteur a droit à une information : Leila s’installe dans un nouveau logement ; pourquoi ? Peut se demander le lecteur. Le regard se focalise ensuite sur les carreaux et débouche sur une description….la narration se met en place : tentation du récit, avec des images mouvantes où viennent s’incruster des souvenir d’un corps épuisé. Le narrateur, à proximité de Leila, l’interpelle : « Tes yeux Leila, sont aussi sensibles qu’une peau érodée ».
Leila arrache la parole au narrateur et se présente en apparaissant sur l’écran : âge, identité, situation familiale,(autant de points susceptibles d’être développés), aventure amoureuse, un peu détaillée, avec un certain Iteb, dont la narratrice ne donne aucune caractéristique.
Elle se contente de nous révéler qu’il vit en Occident (mais dans quel pays ?, le lecteur devra attendre). Le Nord qui sera opposé au Sud en matière d’amour. Puis c’est le retour à une mémoire chaotique faites d’images amassées en Orient et Occident. Leila puise dans le coran un verset pour traduire l’état de sa mémoire : Images ténébreuses comparables à des vagues qui se superposent sur une mer insondable. Ce travail d’intertextualité révèle, en plus du nom (Leila) l’appartenance culturelle et géographique de Leila.
Le premier narrateur lui arrache à son tour la parole et rappelle une scène de la veille: Leila dans sa nouvelle habitation: la fatigue de Leila est rendue par des comparaisons : allongée sur le sol, pareille à une morte, immobile comme une bête agonisante. Endormie, elle est envahie par des rêves quelques fois cauchemardesques : Vautours voraces, elle vit l’aigle dévorer les morceaux de sa proie. Un autre passage écrit en italique est un autre texte dont l’origine n’est pas précisée comme cela été le cas pour le verset coranique ( c’est de quel auteur!). Les images du torero, de l’antichrist et Leila coincée entre ces deux images. Peut-on avoir un dehors si on n’a pas un dedans?
Le narrateur prend ses distances avec le personnage de Leila. Cette distance est soulignée par l’emploi des temps du récit ( imparfait, passé simple) ; dans sa première intervention (premier paragraphe) où il utilise le temps du discours ( le présent en l’occurrence) et par l’emploi du tu. Mais il finit par se rapprocher d’elle et en revenant aux temps du discours : Engloutie par un abîme, Leila se souvient. La mémoire trouée, soulignée par une belle métaphore, laisse filtrer des bouts de souvenir, indépendamment de la volonté de l’héroïne enfiévrée, : « Sa mémoire, un tamis usé secoué par des mains fébriles, laisse échapper les images du passé » . Le narrateur premier revient à la scène du lavage du sol avec une précision : « Ce matin, elle lave le sol à l’eau de Javel ». Mais travail inachevé dont se chargera le vent. Sinon l’orage détruira le récit et écrira un autre texte à la manière d’un cadavre exquis où la forme précèdera le sens. . C’est le retour au méta-récit comme au commencement du roman
Le narrateur premier prend le récit en charge soit à travers un récit narrativisé soit à travers un récit rapporté » ( Puis-je encore, se dit-elle, supporter) ; Ah ! se dit-elle les lettres de mes amoureux » Le regard se focalise sur les objets : cartons, vêtements…. Leila, comme dans ses souvenirs, ne parvient pas à mettre de l’ordre dans « le chaos de son existence « le courage lui fait défaut ». Elle essaie de se débarrasser de ses vêtements et de ses objets chargés de souvenirs. Ses doutes de refaire une nouvelle vie, même en changeant de ville, la tourmentent :
-Son entreprise est vaine
Pourra-t-elle vraiment recommencer à zéro ?
Dans son for intérieur, elle sait bien que le fil est rompu et quand bien même elle réussirait à coup de persévérance à s’intégrer, elle n’en veut plus.
Leila est à bout de ses forces. Le pays est pour elle une cellule où elle étouffe. Les autres lui empoisonnent la vie. Elle est étrangère et sans appui dans son pays :
Puis-je encore, se dit-elle, supporter cet univers âcre et humide comme une cellule de prison, affronter ses risibles et implacables hypocrisies. Toutes les viles de ce pays sont avides et ingrates.
Le regard dynamique se focalise cette fois sur un carton de souliers rempli de lettres, une tactique pour orienter le récit vers l’objectif tracé. Lectures de morceaux de lettres : l’une des premières lettres dédiée à son premier amour est révélatrice d’une période d’insouciance et d’innocence : amour intense des deux tourtereaux âgés de onze ans, baignades dans la mer, la fraîcheur des corps, la saveur de l’eau, caresses, sourires, odeurs enivrantes des corps. Leila donne pour la première fois quelques caractéristiques physiques de Iteb : ta peau d’ébène, l’éclat de tes yeux couleur safran ; l’index de tes mains potelée.
Suite à la lecture de ce passage, Leila continue de révéler ce passé au style direct ; le premier narrateur se tait de nouveau. Ce retour en arrière, d’une portée de quinze ans, sera suivi d’une ellipse de plusieurs années : des années plus tard, bien plus tard ». Elle rapporte des bribes de parole de Iteb , puis se rappelle son visage et complète la description qu’elle en a faite : Ce visage, au menton carré, aux lèvres charnus, au front si lisse ». Ce visage habitera Leila qui le cherche dans ses errances en dévoilant que des différends entre les deux amants ont commencé à partir de leurs seize ans, cinq ans après le début de leur relation. C’est au collège de Byrsa, indication topographique à l’intention du lecteur, c’est en Tunisie, et plus précisément à Carthage que se passent les premiers événements.
Une autre ellipse : « j’ai vingt-huit ans” . Nouvelle vie, univers intellectuel, les regards haineux portés sur les femmes et les étrangers. Le lecteur se demandera pourquoi les étrangers. Au lieu de décrire le lieu comme traducteur des sentiments ( tristesse, chagrin, aigreur, comme le veut la tradition réaliste) la narratrice suggère qu’elle constitue, elle et le monde extérieur deux univers différents qui n’arrivent pas à communiquer.
De nouveau une ellipse : « à la veille de mes trente ans, mon regard perce les alliances claniques, le mercantilisme des rapports ». Leila a mûri dans la souffrance. Elle commence à sentir le poids des coups qu’elle encaisse ; Parler de ces choses ne peut que la faire souffrir davantage. Un tu, premier amour ou un autre ? le lecteur ne le saura qu’au paragraphe suivant, c’est Iteb. Que signifie ce nom : s’agit-il de la traduction du mot arabe ÎTAB, qui veut dire reproche ?
Leila cède la parole au narrateur anonyme : elle écrira une lettre à Iteb chaque jour, elle rompra sa retenue pour l’enfermer dans les souffrances où il l’avait enfermée. Humiliée, elle se révolte et décide de subjuguer son premier amour par l’écriture, A la manière de Ariane, Iteb (Thésée) va-t-il revenir sain et sauf ou sera-t-il dévoré par le Minotaure ? ne trahira-t-il pas Ariane ? le lecteur se posera assurément ces questions. Mais Leïla ( Ariane) ne se laissera pas faire, elle refuse le sort d’Ariane, elle décide de se transformer en vampire pour sucer le sang d’Iteb, en araignée pour l’enfermer dans sa toile, en une terre inondée pour redonner vie. Ce sont là autant d’images qui traduisent la détermination de Leila. Réussira-t-elle ou non dans ces tentatives ?
Leïla se met devant son ordinateur : ce premier chapitre n’est-il qu’un prétexte pour déclencher l’écriture ? S’agit-il d’un hors d’œuvre pour inviter le lecteur à dévorer le livre ? Le lecteur ne sera-t-il pas la proie d’une narratrice avide?
Mohamed Béhi