C’est Le Making Of de La Vie est un Songe du metteur en scène tunisien Hacen Mouadhen d’après le texte de l’auteur espagnol Pédro Calderon de la Barca (né à Madrid le 17 janvier 1600).

La fable raconte l’histoire d’un roi, Basile, qui enferme son fils, Pédro, dans une tour. Des prophéties avaient, en effet, prédit au roi que son fils le tuerait. Pourtant, curieux de tester la validité de ces prédictions prophétiques, Basile libère son fils, le ramène au palais royal, l’érige en successeur et l’observe agir. Au préalable, il le fit endormir par des narcotiques. Pédro, qui se réveille dans la peau d’un roi puissant et redouté, croit rêver… Le rêve devait avoir une fin, mais les sentiments survivront à tout…

La pièce de Hacen Mouadhen suit la ligne dramatique générale du texte de Calderon de la Barca tout en l’épurant de ses aspects baroques et en faisant de l’espace théâtral et textuel un espace de débats et de controverses, pour réfléchir les non-dits de l’Histoire, son impensé et peut-être même son imposture.

Le film, quant à lui, tourné dans des conditions minimalistes, caméra portée par Sonia Chamkhi, la réalisatrice, alterne des moments de répétitions, italiennes, sur scène et en costumes et interviews, nourris parfois par l’inspiration et la grâce, d’autres par la tension et l’humour, et tente de retracer la genèse du spectacle théâtral et de saisir ses motivations et ses interrogations.

Avec: Slah M’Saddek, Béchir Gariani, Fatma Kharrat
Image: Sonia Chamkhi
Montage: Meher Zitouni

C’est le hasard de la lecture qui a fait que je rencontre, en même temps, deux romans attachants qui de prime abord, excepté le fait de leur statut « d’objet littéraire », n’ont rien de commun. Et je le confirme, le premier vient à peine de sortir, premier roman d’un jeune auteur tunisien, récompensé par le prix Comar de la découverte; et le second, sorti en 1976 (plus de trente ans déjà!) est l’œuvre d’un auteur prolifique, réputé et consacré entres autres par le prix Goncourt pour « La Nuit Sacrée » en 1987.

Visages de Mohamed Bouamoud est un récit réaliste. La réclusion solitaire de Tahar ben Jalloun est plutôt un récit poétique et métaphorique. Et l’un et l’autre racontent en substance, la solitude, la perdition de l’être et l’absurdité de la vie.

Je ne reviendrai pas sur le roman de Tahar Ben Jalloun que je recommande à tout lecteur qui aime le déferlement des mots, l’écriture en vers, la verve hybride. Je ne reviendrai pas non plus sur la puissance poétique et discursive d’un auteur que je redécouvre si talentueux, poète et parfaitement au clair de ses idées, des tenants et des aboutissements de ses opinions et des valeurs qu’il défend.

Je souhaite plutôt vous parler de Visages de Mohamed Bouamoud. Récit réaliste, ai-je dit, porté par un style alerte, rythmé, simple et souvent décalé. Un style nourri d’un humour sain, rafraîchissant et tendre. Un humour qui ne manque ni d’âme ni de courage.

Le roman raconte l’histoire de Dhahbi Boujemaâ, ouvrier aux écritures, qui prend part, sans s’en apercevoir et encore moins en mesurer les conséquences, à la crise qui opposa, au milieu des années 70, l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens aux autorités locales. Et il sera du mauvais côté: celui des mouchards, des vendus, des traîtres.

Dhahbi est le rejeton de Radhouane, le plus grand serrurier que Tunis eût jamais connu, alcoolique, marié à quarante neuf ans à une femme, de quarante cinq ans, qu’il n’a ni choisie ni aimée,  Soussia, qui accoucha de ce misérable prématuré : « Une nullité. Tout juste un crachat bavé un soir de grande saoulerie entre les jambes d’une femelle très assoiffée de vie, elle qui n’y croyait plus», devenu au fil des années de misère et d’abandon affectifs:: « Coupable d’être né. Coupable d’être venu à la vie. Coupable de s’être accroché à la vie. Coupable d’avoir un peu trop espéré de la vie. Coupable d’être sans l’être tout à fait un homme parmi les hommes. L’ombre des hommes. Un rien. »

Dans la dernière page de son roman, La réclusion solitaire, Tahar ben Jalloun récapitule le parcours de son héros, un travailleur immigré sans nom et sans visage, amoureux de l’image d’une femme née du rêve et de l’absence: « Tu vois? Je vais te dessiner l’itinéraire d’un expatrié: misère locale – passeport – corruption – humiliation – visite médicale – office de l’immigration – voyage – longue traversée – logement de hasard – travail – métro – la malle – la masturbation – la foudre – l’accident – l’hôpital ou le cimetière – le mandat – les vacances – les illusions – le retour – la douane – l’hôpital – la mort – l’accident – la masturbation – la putain – la chaude pisse – le métro – des images – des images… »

Alors paraphrasons Ben Jalloun et récapitulons le parcours de Dhahbi: journée de chien – mise à pied – oisiveté – taverne des dockers – lablabi à la rue Charles de Gaulle – rencontre avec une chatte Hayet qu’il adopte – appartement qui pue le renfermé – Bar L’univers – la putain – bières – lablabi – café express – Hayet – casino – la putain – mobilier et matériel de bureau – moquerie – mépris –des images – Bar L’univers – oisiveté – taverne des dockers – lablabi – Hayet – la liste des fouteurs de troubles, les grévistes – agression – lynchage – honte – mise en quarantaine – maladie de Hayet – des images – grève générale – mort de Hayet – meurtre – des images…

Cette descente aux enfers, Mohamed Bouamoud la raconte avec précision, en nommant les lieux, les objets, en scrutant les détails et en les enrobant d’un humour particulier qui fait la force d’un récit poignant. Cet humour me plaît, moi qui n’aime pas le cynisme et l’ironie. Oui, il faudrait souligner cet humour aux amarres existentialistes, d’un tendre humanisme, débarrassé de toute extériorité condescendante. Je crois que Mohamed Bouamoud aurait pu dire JE à la place de Dhahbi, tant il sent son désarroi, compatit pour ses faiblesses et comprend profondément ce malentendu existentiel qui fait qu’on ait une vie de chien, une chienne de vie.

Oui, c’est de l’humour humaniste. Ce n’est pas de l’ironie. Car celle-ci est souvent une stratégie, un système, une doctrine: « l’ironie est surtout un jeu de l’esprit. L’humour serait un jeu du cœur, un jeu de sensibilité » disait Jules Renard. L’humour pardonne et comprend, là où l’ironie méprise et condamne. Pour cette raison, Visages de Mohamed Bouamoud est un texte précieux car fait d’amitié, de complicité, de tendresse et parfois d’une saine révolte. On rit de ce qui fait mal. Sans dédain, par compassion ou par refus. Une manière de relever ( élever) ceux qui tombent.

J’ai apprécié pleinement ce récit, j’ai aimé Dhahbi, j’ai senti une profonde amitié pour l’auteur. J’ai cependant eu une petite déception: je n’ai pas compris, ni adhéré à la sanction qu’il lui inflige à la fin. Ai-je trop aimé Dhabi? Est-ce Bouamoud qui n’a pas été jusqu’au bout de sa promesse de renverser, par son humour humaniste et existentiel, l’ordre établi, les idées et les valeurs dominantes?

Gardons à l’actif de ce roman bien senti, de cet auteur à découvrir et à apprécier, qu’il ne ri pas des autres, qu’il ne les sous-estime jamais et qu’il ne souffre nullement de la méprise des vrais valeurs. Vivant et scrutant le monde du bon côté ( la posture est toujours essentielle), c’est de l’imbécilité, de la méchanceté, du ridicule, de l’absurdité inhérents à la vie elle-même qu’il se moque. Souvent avec brio, toujours avec l’intelligence de l’esprit et du cœur. A lire absolument.

voici la lecture de M. Mohamed Bahi,  professeur de littérature française du Moyen-Atlas ( Maroc) du tout premier chapitre de mon roman Leïla ou la femme de l’aube (elyzad/ 2008), prix Comar du premier roman (2009) et prix Zoubeida B’chir de la création féminine (2008).

Entrée ou Hors d’oeuvre

Le texte introducteur de Leila ou la femme de l’aube est pris en charge par deux instances narratives : un narrateur anonyme et Leila , le personnage principal, du moins dans ce premier chapitre sans titre.

Le récit, pris en charge par un narrateur anonyme, se déploie sous le regard du lecteur. Les actions, semblables à des touches d’un peintre qui donne, à l’aide de son pinceau, des coups de brosse sur sa toile : Leila lave le sol à grande eau. Elle déverse l’eau des seaux dans toutes les pièces de son nouveau logis. Le lecteur a droit à une information : Leila s’installe dans un nouveau logement ; pourquoi ? Peut se demander le lecteur. Le regard se focalise ensuite sur les carreaux et débouche sur une description….la narration se met en place : tentation du récit, avec des images mouvantes où viennent s’incruster des souvenir d’un corps épuisé. Le narrateur, à proximité de Leila, l’interpelle : « Tes yeux Leila, sont aussi sensibles qu’une peau érodée ».

Leila arrache la parole au narrateur et se présente en apparaissant sur l’écran : âge, identité, situation familiale,(autant de points susceptibles d’être développés), aventure amoureuse, un peu détaillée, avec un certain Iteb, dont la narratrice ne donne aucune caractéristique.

Elle se contente de nous révéler qu’il vit en Occident (mais dans quel pays ?, le lecteur devra attendre). Le Nord qui sera opposé au Sud en matière d’amour. Puis c’est le retour à une mémoire chaotique faites d’images amassées en Orient et Occident. Leila puise dans le coran un verset pour traduire l’état de sa mémoire : Images ténébreuses comparables à des vagues qui se superposent sur une mer insondable. Ce travail d’intertextualité révèle, en plus du nom (Leila) l’appartenance culturelle et géographique de Leila.

Le premier narrateur lui arrache à son tour la parole et rappelle une scène de la veille: Leila dans sa nouvelle habitation: la fatigue de Leila est rendue par des comparaisons : allongée sur le sol, pareille à une morte, immobile comme une bête agonisante. Endormie, elle est envahie par des rêves quelques fois cauchemardesques : Vautours voraces, elle vit l’aigle dévorer les morceaux de sa proie. Un autre passage écrit en italique est un autre texte dont l’origine n’est pas précisée comme cela été le cas pour le verset coranique ( c’est de quel auteur!). Les images du torero, de l’antichrist et Leila coincée entre ces deux images. Peut-on avoir un dehors si on n’a pas un dedans?

Le narrateur prend ses distances avec le personnage de Leila. Cette distance est soulignée par l’emploi des temps du récit ( imparfait, passé simple) ; dans sa première intervention (premier paragraphe) où il utilise le temps du discours ( le présent en l’occurrence) et par l’emploi du tu. Mais il finit par se rapprocher d’elle et en revenant aux temps du discours : Engloutie par un abîme, Leila se souvient. La mémoire trouée, soulignée par une belle métaphore, laisse filtrer des bouts de souvenir, indépendamment de la volonté de l’héroïne enfiévrée, : «  Sa mémoire, un tamis usé secoué par des mains fébriles, laisse échapper les images du passé » . Le narrateur premier revient à la scène du lavage du sol avec une précision : « Ce matin, elle lave le sol à l’eau de Javel ». Mais travail inachevé dont se chargera le vent. Sinon l’orage détruira le récit et écrira un autre texte à la manière d’un cadavre exquis où la forme précèdera le sens. . C’est le retour au méta-récit comme au commencement du roman

Le narrateur premier prend le récit en charge soit à travers un récit narrativisé soit à travers un récit rapporté » ( Puis-je encore, se dit-elle, supporter) ; Ah ! se dit-elle les lettres de mes amoureux » Le regard se focalise sur les objets : cartons, vêtements…. Leila, comme dans ses souvenirs, ne parvient pas à mettre de l’ordre dans « le chaos de son existence «  le courage lui fait défaut ». Elle essaie de se débarrasser de ses vêtements et de ses objets chargés de souvenirs. Ses doutes de refaire une nouvelle vie, même en changeant de ville, la tourmentent :

-Son entreprise est vaine

Pourra-t-elle vraiment recommencer à zéro ?

Dans son for intérieur, elle sait bien que le fil est rompu et quand bien même elle réussirait à coup de persévérance à s’intégrer, elle n’en veut plus.

Leila est à bout de ses forces. Le pays est pour elle une cellule où elle étouffe. Les autres lui empoisonnent la vie. Elle est étrangère et sans appui dans son pays :

Puis-je encore, se dit-elle, supporter cet univers âcre et humide comme une cellule de prison, affronter ses risibles et implacables hypocrisies. Toutes les viles de ce pays sont avides et ingrates.

Le regard dynamique se focalise cette fois sur un carton de souliers rempli de lettres, une tactique pour orienter le récit vers l’objectif tracé. Lectures de morceaux de lettres : l’une des premières lettres dédiée à son premier amour est révélatrice d’une période d’insouciance et d’innocence : amour intense des deux tourtereaux âgés de onze ans, baignades dans la mer, la fraîcheur des corps, la saveur de l’eau, caresses, sourires, odeurs enivrantes des corps. Leila donne pour la première fois quelques caractéristiques physiques de Iteb : ta peau d’ébène, l’éclat de tes yeux couleur safran ; l’index de tes mains potelée.

Suite à la lecture de ce passage, Leila continue de révéler ce passé au style direct ; le premier narrateur se tait de nouveau. Ce retour en arrière, d’une portée de quinze ans, sera suivi d’une ellipse de plusieurs années : des années plus tard, bien plus tard ». Elle rapporte des bribes de parole de Iteb , puis se rappelle son visage et complète la description qu’elle en a faite : Ce visage, au menton carré, aux lèvres charnus, au front si lisse ». Ce visage habitera Leila qui le cherche dans ses errances en dévoilant que des différends entre les deux amants ont commencé à partir de leurs seize ans, cinq ans après le début de leur relation. C’est au collège de Byrsa, indication topographique à l’intention du lecteur, c’est en Tunisie, et plus précisément à Carthage que se passent les premiers événements.

Une autre ellipse : «  j’ai vingt-huit ans” .  Nouvelle vie, univers intellectuel, les regards haineux portés sur les femmes et les étrangers. Le lecteur se demandera pourquoi les étrangers. Au lieu de décrire le lieu comme traducteur des sentiments ( tristesse, chagrin, aigreur, comme le veut la tradition réaliste) la narratrice suggère qu’elle constitue, elle et le monde extérieur deux univers différents qui n’arrivent pas à communiquer.

De nouveau une ellipse : « à la veille de mes trente ans, mon regard perce les alliances claniques, le mercantilisme des rapports ». Leila a mûri dans la souffrance. Elle commence à sentir le poids des coups qu’elle encaisse ; Parler de ces choses ne peut que la faire souffrir davantage. Un tu, premier amour ou un autre ? le lecteur ne le saura qu’au paragraphe suivant, c’est Iteb. Que signifie ce nom : s’agit-il de la traduction du mot arabe ÎTAB, qui veut dire reproche ?

Leila cède la parole au narrateur anonyme : elle écrira une lettre à Iteb chaque jour, elle rompra sa retenue pour l’enfermer dans les souffrances où il l’avait enfermée. Humiliée, elle se révolte et décide de subjuguer son premier amour par l’écriture, A la manière de Ariane, Iteb (Thésée) va-t-il revenir sain et sauf ou sera-t-il dévoré par le Minotaure ? ne trahira-t-il pas Ariane ? le lecteur se posera assurément ces questions. Mais Leïla ( Ariane) ne se laissera pas faire, elle refuse le sort d’Ariane, elle décide de se transformer en vampire pour sucer le sang d’Iteb, en araignée pour l’enfermer dans sa toile, en une terre inondée pour redonner vie. Ce sont là autant d’images qui traduisent la détermination de Leila. Réussira-t-elle ou non dans ces tentatives ?

Leïla se met devant son ordinateur : ce premier chapitre n’est-il qu’un prétexte pour déclencher l’écriture ? S’agit-il d’un hors d’œuvre pour inviter le lecteur à dévorer le livre ? Le lecteur ne sera-t-il pas la proie d’une narratrice avide?

Mohamed Béhi

Récompensé par deux prix littéraires: le prix Zoubeida B’chir de la création féminine et le prix Comar du premier roman, mon roman Leîla ou la femme de l’aube s’enrichit chaque jour par les rencontres et les débats qu’il ne cesse de susciter.

Aujourd’hui, je vous propose trois points de vue, le mien, celui de Sophie, et celui croisé, de Kamel Ben Ouanes et de moi-même, à l’issue d’une interview qui nous a réuni.

Dans «  Leîla ou la femme de l’aube » je fais le portrait de deux femmes: Leîla qui renonce à l’amour, qui se veut d’abord une femme libre, qui veut comprendre et Nada, qui ose aimer (amour adultérin) jusqu’à se perdre, commettre le crime et échouer à l’asile psychiatrique

Pour faire court, c’est l’envers du fou de Leîla ( Majnoun Leîla, 2è siècle de l’hégire, le célèbre Qays B. al-Mulawwah’, membre de la tribu des Benî ‘Udhrâ) : une femme parle de l’amour, de l’absence de l’aimé, du désir charnel, de l’errance solitaire et de la folie, elle remet en cause l’amour platonique, la mystification de l’idéal de la pureté et élève la voix interdite ( awra’) des femmes pour arracher leur droit à l’expérience, au désir, à l’invention d’un nouvel être débarrassé des legs de l’Histoire, du mythe de la Victoire et des interdits ancestraux..

Un roman fait de portraits d’abords mais aussi de paysages: c’est d’abord, la Tunisie actuelle avec ses villes , ses hommes et ses femmes. Essentiellement deux villes: Tunis la moderne, creuset de toutes les origines et de toutes les cultures du pays (d’où le chant, les proverbes, et l’avenue Habib Bourguiba),  lieu de l’Histoire et des métamorphoses avec ses cafés, ses banques, ses bars et ses kiosques à journaux…ensuite Kairouan, la mythique, lieu de l’islam, du soufisme et de la poésie islamique d’où le choix de Rabii, l’amant poète et magistrat de Nada. Ce personnage, que je peint comme un poète décadent, me permet de revisiter la poésie arabe, notamment galante.

La lecture de Sophie:

En relisant votre roman, je me rends compte, combien l’idée de la « nudité » est cruciale, c’est récurrent dans votre texte, soit au sens concret, physique du terme (le désir que Leïla a de vouloir jouir de son corps et de le connaître comme tel; dans ce sens, la nudité c’est l’épreuve de sa liberté), soit au sens plus métaphysique : la nudité comme connaissance en ce point ultime de coïncidence avec soi, qui alors confinerait même au divin, à la grâce dont précisément Leila dit à la fin qu’elle ne l’a pas reçue ; une grâce qui, par définition, serait le propre de qui peut s’affranchir des mots – pauvre médiation humaine,  imparfaite, insuffisante, à laquelle est pourtant réduite l’Homme, qui ne pourra ainsi jamais connaître la transparence, la pure coïncidence entre le sentiment vécu et ce que les mots peuvent signifier, ou dire.

Leïla, en touchant cette impossibilité qu’elle exprime en dernière page, me semble incarner la triste et tragique condition de l’Homme. C’est ce qui donne aussi sa profondeur à votre texte….

Une phrase aussi clef pour la notion de nudité, de zéro etc…: “Je cherche ma teinte. Je ne sais pas qui je suis…”. J’adore ce passage, et là on est bien au degré zéro d’une identité qui se cherche.

L’interview de Kamel Ben Ouanes:

Quelle est selon vous, la fonction de l’écriture? Autrement dit, que représente pour vous cet acte de dire le monde et de construire une situation ou un récit?

Je suis heureuse de votre première question, je pense qu’elle touche à l’essentiel, puisque écrire, activité qui remonte à l’aube des temps, demeure encore et toujours structurellement indispensable à l’Homme. L’écriture est d’abord cette médiation entre l’Homme et la vie, c’est à travers elle que l’Homme interroge l’existence, cherche la vérité de l’être et si possible son Sens. Et dans cette médiation, il y a un besoin d’échange, dans une forme de réciprocité entre celui qui écrit et celui qui lit. Et la raison de ce besoin d’échange est probablement comprendre, c’est nécessaire pour la mémoire ou le passé si l’on veut, le présent et son lot d’expériences et l’avenir et sa part d’inconnu, d’interminé. C’est nécessaire pour nous tous.

J’écris donc pour comprendre, pour interroger cette part d’humanité en moi et je sais cette médiation imparfaite, insuffisante d’où la douleur d’écrire car comment faire coïncider le sentiment vécu, l’intériorité de l’être avec ce que les mots peuvent signifier?

Ecrire un récit, cet acte de dire le monde, comme vous le dites, c’est prendre ce risque d’une médiation intérieure, dans l’intimité de son être, et espérer partager l’expérience, témoigner ou comprendre, et être dans cette justesse et cette émotion qui puisse éveiller le désir, interpeller les coeurs et solliciter l’esprit. Et j’aimerai dire qu’écrire ce n’est pas uniquement dire le monde, mais peut-être également le réinventer: pour cela, il suffit parfois que le récit bouscule les « vérités » établies, une certaine doxa, et quelques représentations figées car ne tenant pas compte de la complexité voire de la versalité du réel. Et c’est cela le versant entraînant de l’écriture: participer à un nouvel ordre, inventer un devenir et croire en son innocence.

Pouvions nous affirmer que votre roman s’articule essentiellement autour du portrait et de l’itinéraire d’une femme dans le contexte social et culturel tunisien? Ou mieux encore, le recours au « je » laisse supposer un intérêt pour la dramaturgie de l’autoportrait.

Vous pouvez le dire à condition de parler d’une génération de femmes tunisiennes, aujourd’hui âgées entre 30 et 40 ans, et non pas d’une seule femme. D’abord parce que le roman est structuré en deux grandes parties. La première partie relate effectivement le parcours de Leîla, métisse, divorcée et stérile qui interroge sa peau, sa religion, son métier, son rapport à l’amour et son horizon de liberté; et la deuxième partie raconte celui de Nada, son amie d’adolescence qu’elle retrouve sur l’artère de l’ avenue Habib Bourguiba. Et Nada ne ressemble pas à Leîla.

Leila se veut lucide, elle cherche à comprendre les règles du jeu, elle scrute les injustices sociales, l’humiliation des plus démunis, et cherche à arracher une dignité pour elle mais également pour tous les gens comme elle qui ont connu la misère, le dénigrement voire même l’exclusion. Et si elle y parvient c’est au prix de beaucoup de douleur, de renoncement -y compris le renoncement à l’amour- et le consentement à la solitude.

Nada, elle, n’est pas tributaire de ce déterminisme de classes, elle est cet être du désir capable de se perdre pour un frisson, pour la moindre pulsion de l’instant à vivre. Elle aime jusqu’à commettre le crime et invente une vérité qui se glisse dans les oreilles fines mais que les dupes appellent mensonge ou déraison.

Et puisque l’une renonce à l’amour tandis que l’autre récidive, il est question d’hommes! Alors Leila ou la femme de l’aube n’est pas uniquement le portrait de ces femmes tunisiennes d’aujourd’hui mais également de l’homme tunisien, objet de leur désir, de leur sollicitude, de leur émoi, de leur déception et de leur quête! C’est peut-être un portrait en creux, mais l’homme tunisien est là, persistant, omniprésent ne serait-ce que parce que c’est à Iteb, son amoureux que Leîla écrit et se déchire et que c’est pour Rabii que Nada se consume et se perd…

Y a t-il en cela une part d’une dramaturgie de l’autoportait, d’autant plus que comme vous le soulignez le récit est en partie pris en charge par un « je » que double ou dédouble la voix de la narratrice?

Probablement oui mais dans la mesure alors où je tiendrais des trois à la fois, de Leîla, de Nada et de la narratrice et puis de toutes les autres femmes Ommi Aïcha, Safa, tata Rébha, Meryem, Hager, Radhia ou encore Béhija….C’est le privilège de l’écriture: on invente son être par dissolution dans l’autre.

Votre roman se caractérise par une démarche qui refuse la narration classique. Quels sont les ressorts de ce choix?

Leîla ou la femme de l’aube est un roman épistolaire. Ce genre existe depuis le 17 ème siècle mais il est probablement nouveau dans notre littérature tunisienne voire maghrébine et arabe. Il se démarque en effet de la narration classique d’autant plus qu’il est écrit en strates, en chapitres à la fois autonomes et articulés dans une construction d’ensemble. C’est le déroulement même de l’écriture qui d’abord m’imposa un élan et un rythme et ensuite cette souplesse narrative m’a convenue parfaitement. Elle me permettait des accélérations, des répits, des mouvements d’humeur, des changement de tonalités d’un chapitre à un autre à l’image d’une caisse de résonance qui amplifie, provoque de l’écho ou encore ralentit la réception. Ce fil tenu, d’un effet différé me permettait au même temps de maintenir vivace un fil conducteur du début à la fin du récit. Ce choix s’est d’autant plus imposé à moi en raison de la double voix énonciatrice, celle de Leîla et celle de la narratrice et puis encore l’apparition de Nada dont l’histoire fascine tellement Leila qu’elle renonce à se raconter pour se dévoiler dans ce miroir plein de ferveur et de passion. C’est dire que ce sont probablement les personnages du récit, leur intériorité et la sphère où ils se déploient, qui vous imposent une écriture classique soit-elle ou moderne: la forme suit le fond et cherche, dans la diversité des écritures, une probable filiation.