Extraits de Leïla ou la femme de l’aube
mai 13, 2008
Leila lave le sol à grande eau. Elle déverse l’eau des seaux dans toutes les pièces de son nouveau logis. Les carreaux marbrés du parterre dessinent des paysages exténués et des silhouettes évanescentes. Tentation du récit.
Je suis Leila, j’ai trente ans. Je suis métisse, divorcée et stérile. J’ai aimé, erré et inventé ma vie. J’ai cru au plus versatile des sentiments : l’amour. Je l’ai exalté et lui ai attribué le prénom d’un homme, Iteb, mon amoureux d’enfance qui vit au-delà de l’autre rive de la méditerranée, là où le soleil se couche.
Au Sud, les sentiments baignent dans un brouillard de lumière. L’aube les dote d’une éternité d’emprunt. Un simulacre d’éternité où tout amour est infini, tout lien indéfectible, toute forme un souvenir. Ma mémoire est un chaos blasphématoire. Amalgame d’images qui célèbrent mes errances à l’aube et au crépuscule.
« Elles sont encore comparables
À des ténèbres sur une mer profonde :
Une vague la recouvre,
Sur laquelle monte une autre vague
Des nuages sont au-dessus.
Ce sont des ténèbres amoncelées les unes sur les autres » (*)
La veille, Leila s’était effondrée sur le sol, pareille à une morte. Parmi ses cartons à moitié déballés, elle resta longtemps allongée telle une bête agonisante. Méticuleusement, elle avait couvert le sol de journaux. Elle s’était étalée et avait convoqué tous ses démons. Par un sifflement aigu, elle fit venir de drôles d’oiseaux : toutes sortes de volatiles, des colibris, des hirondelles, des chouettes, des corbeaux, des torcols, des pigeons, mais aussi des albatros hurleurs et des vautours voraces. Elle les fit venir par groupes et les fit voltiger autour de sa tête. Ils ne la quittèrent guère. Seul l’aigle partit ramener sa nourriture. Elle le vit alors dévorer les morceaux de sa proie. Ce spectacle la détourna un moment de l’écoute pieuse de leur respiration pulmonaire, de la contemplation de leur aigrette et de leur regard aveugle et perçant.
A chaque âme appartient un autre monde ; pour chaque âme, chaque autre âme est un arrière-monde.
Un torero planta une banderille sur le garrot du taureau. L’antéchrist portait son arme en bandoulière. Leila eut la tête ballante entre les deux tableaux. Comment rejoindre l’autre bout? En tendant un pont au-dessus du gouffre, en touchant le fond ? Comment pourrait-il y avoir un dehors de moi se demanda Leila s’il n’y a pas d’extérieur.
Engloutie dans l’abîme, Leila se souvient. Sa mémoire, un tamis usé secoué par des mains fébriles, laisse échapper les images du passé.
Ce matin, elle lave le sol à l’eau de javel. Succombant à la paresse, elle abandonne la serpillère. Le sirocco se chargera d’assécher l’eau. Sinon l’orage qui pointe déferlera et le déluge emportera la trame originelle de son récit, ou encore les traces d’eau esquisseront des cadavres exquis et des visages transparents; portraits empreints de passions, vénérées dès l’adolescence, grosses de l’amour des hommes mais stériles de n’avoir pas reçu l’onction d’une semence.
* le coran
Wara El Blaïk est une histoire d’amour. C’est le récit des mois de bonheur arrachés à la misère et à la privation d’un homme et d’une femme, tout les deux issus de l’exode rural et que le destin réunit au carrefour de la grande ville.
Saâdia travaille comme femme de ménage, Mokhtar est le surveillant d’un immeuble encore squelettique, tout en ferrailles et en pilons de béton. Leur rencontre est pour l’un comme pour l’autre la découverte de l’amour, de la plénitude charnelle et de la complicité dans une ville qui ne les destinait pourtant qu’à la douleur, à l’exclusion et à la lutte pour la survie…..
Note d’intention:
Saâdia ou Mokhtar, nous pouvions les croiser tous les jours, les côtoyer sans vraiment les connaitre. Que des préjugés nous séparent d’eux comme ils nous séparent d’ailleurs de tant d’autres.
Pourtant sans être ni utopique, ni naïve, je crois que les petites gens, justement, ont beaucoup à nous apprendre.
J’ai voulu les connaitre, les raconter, les aimer en partageant leurs peines, leurs émotions, leur lutte et leurs déboires. J’ai voulu, par ce récit d’un amour arraché à la misère et à la privation, raconter comment les plus démunis se battent, comment ils aiment, comment ils forcent le destin et comment celui-ci les rattrape.
Ce récit raconte l’histoire d’un amour interdit, un amour que les moralistes peuvent aisément condamner parce que de loin et de l’extérieur toute différence est obscène.
Mais Juger n’est ni comprendre ni aimer.
Etre amoureux est un état de grâce, aimer et être aimé est un miracle et comme tout miracle il échappe à toute règle. Seuls les hypocrites nient que nul ne connait l’érotisme s’il méconnait le péché, celui là même qui fît découvrir à Adam sa libido….
Et si cette histoire est dédiée d’abord aux gens humbles, à ceux que la vie à desservi, il raconte la quête de tout être : qui ne rêve d’un amour total, où l’âme s’élève et le corps exhume. La plénitude amoureuse a quelque chose de divin.
Ce récit est pourtant triste, je le sais.
C’est que exister, c’est la charge la plus lourde et la vie est loin d’être redevable de bonheur. Souvent, elle nous arrache d’une main ce qu’elle nous sert de l’autre. C’est pourquoi dans tout acte d’amour, il y a une force tenace : se sentir intensément vivant entre la souffrance inéluctable et la recherche de la grâce.
L’histoire vacille entre deux eaux. Traverser les eaux troubles et ne pas écarter de soi les grenouilles froides et les crapauds fiévreux. A travers les eaux, Leïla entrevoit mieux. Son histoire, un roman-photo ou un vaudeville. Mais parce qu’il flotte sur l’eau, au lieu de se noyer, il est gros comme une femme enceinte ou comme la cargaison d’un vieux bateau rouillé en partance du port de Bizerte. Il se dilue comme une aquarelle ou un lavis. Les images brouillées ignorent la fermeté du trait; imprégnées d’eau, elles laissent s’infiltrer le corps du souvenir, le corps meurtri.
Divagations, délires et fantasmes amoureux qui peignent le portait de deux femmes tunisiennes d’aujourd’hui : l’une aime, l’autre pas. L’une écrit et l’autre commet le crime. Leila est en quête du Sens : face à la finitude, elle cherche la vérité, elle se veut lucide, elle veut comprendre les règles du jeu. Elle dit je et se voile. Nada est son épreuve de la nudité. Nada invente et révèle l’amour exalté, l’amour mensonger, l’amour tyrannique…
L’une et l’autre le savent : dans leur pays il n’y a plus d’hommes : leur absence est dérisoire, leur présence est un leurre.
Nada affronte la mort, Leila se mesure au Verbe : c’est une éternité sans l’Autre …
note: rendez-vous à la dédicace du roman, soit le mercredi 30 avril à 17h à l’espace rencontre de la foire du livre au parc du Kram, soit le jeudi1er à 15h au stand Clairefontaine, toujours à la foire
dédicace de Leïla ou la femme de l’aube, le 1er Mai à 15h, au stand de Clairefontaine, à la Foire du Livre au Parc du Kram
avril 27, 2008
Résumé: Dans son nouveau logis et les décombres de ses souvenirs, Leïla écrit à son amoureux d’enfance, Iteb, qui vit en Belgique. Elle lui écrit ses révoltes, sa solitude, ses égarements. Elle écrit et se rappelle leur incapacité à se retrouver. Est-ce parce sa mère l’enjoint à épouser un Blanc ? Noire, elle n’a de cesse d’interroger sa peau. Cinéaste, son horizon de liberté. Femme, sa sensualité. Leila renonce au plaisir charnel. L’amour, c’est Nada, l’amie de l’adolescence, qui ose le vivre. Jusqu’à se perdre et commettre le crime.
Note de l’éditeur: Sans détour, Leîla ou la femme de l’aube parle du racisme, de la lâcheté des hommes, du lien à la mère et de la pression sociale dans un monde arabe contemporain. Sonia Chamkhi signe là un premier roman qui soulève bien des tabous
Note de l’auteur: à l’espace rencontre, au parc du Kram est prévue le mercredi 30 à 17h une rencontre débat, autour de mon roman mais également du récit de Kaouther Khlifi “Ce que Tunis ne m’a pas dit” dont je vous ai déjà proposé une note de lecture. soyez nombreux aux rendez-vous du 30 avril et du 1er mai
