l'homme du cépuscule 

                                                                                     Roman : L’exil est son royaume

                                                      Dans son deuxième ouvrage, L’Homme du crépuscule,                   Sonia Chamkhi marche sur les traces d’Iteb : un jeune Tunisien égaré en Europe et perdu chez lui.

L’homme du crépuscule, c’est Iteb, jeune Tunisien qui rejoint son père dans une ville du nord de l’Europe. Cet exil, il ne l’a jamais rêvé et pas vraiment choisi, il lui est imposé par sa mère, furieuse d’avoir été abandonnée par son mari. Elle lui envoie son fils qu’elle semble juger tout autant coupable de la faute paternelle. Difficile de commencer plus mal : Iteb est casé en pension, négligé par son père qui voudrait pourtant qu’il fasse une brillante carrière. Il n’en sera rien. Malgré un diplôme honorable, Iteb se retrouve gardien de parking, il arrive à peine à vivre. Son frère le rejoint et commence par brûler la vie par les deux bouts avant de sombrer dans la dépression, sans qu’Iteb puisse l’empêcher de plonger.

Racisme, pauvreté, égoïsme et indifférence des siens, Iteb s’avère incapable de trouver une place que personne ne lui fait. S’il tient, c’est grâce aux souvenirs sucrés de ses jeunes années tunisiennes : le soleil, la plage et son amour d’enfance, Leila. « Je veux retrouver ces temps-là, les coquillages sous nos pieds alors que nous courions sur le rivage, le chemin de sable qui nous menait, main dans la main, au vendeur de beignets de Kheireddine, les rires des enfants de notre âge qui nous taquinaient, qui pointaient leur index vers nous et nous demandaient : vous vous aimez ? (…) Ma nostalgie se déroulait à mes pieds »Malheureusement, les retours au pays ne se passent pas bien, la mère de Leila refuse qu’il épouse sa fille, alors que les contradictions et secrets de sa famille à lui éclatent au grand jour. Finalement, Iteb réalise qu’il n’a jamais connu que l’exil, même lorsqu’il était encore au pays. A cause de sa peau noire, des origines de son père, des mensonges tissés depuis des années et qui ont entravé les siens ; auprès même de sa propre mère dont l’affection est rare et pétrie par trop de non-dits.

 

Oum Kalsoum en bande son

L’écriture de Sonia Chamkhi, précise et sensuelle, raconte aussi bien la poisse de la solitude que la douceur du littoral, le froid mordant de l’Europe autant que les tourments et les angoisses d’un jeune homme perdu. La mélancolie qui accompagne le roman est entretenue par les refrains des chansons d’Oum Kalsoum. C’est par amour de la diva qu’Iteb apprend l’oud en autodidacte, l’instrument lui permettra de trouver une sorte de famille d’accueil dans un cabaret oriental de Bruxelles où il est « chanteur de l’aube et de seconde catégorie » pour une audience de « petites gens au parcours en lambeaux mais qui font du moment présent une philosophie de vie. Lorsqu’ils sont saouls, ils sont fragiles comme des enfants et ils s’émeuvent de la moindre note, de la plus humble des paroles ». C’est quand il se décide à affronter la vérité de ses origines, qu’Iteb se trouve finalement et peut s’inventer un destin.

Dans ces pages, il accroche aussi son histoire personnelle à la révolution tunisienne : « Je suis exilé et pauvre, j’ai laissé derrière moi un amour au goût de l’absolu et un pays entier où je n’avais pas ma place. Mais je suis également plus que cela. Mes racines ce sont mes désirs indomptables de vivre et mes rêves obstinés, je fais partie de cette minorité qui possède le privilège insensé d’être née pour les mener jusqu’au bout. Sans elle, le monde n’aurait ni poètes, ni musiciens, ni révolutionnaires, ni la moindre grandeur ». En 2008, Sonia Chamkhi publiait La Femme de l’aube, primé à plusieurs reprises. A travers l’histoire et les lettres de Leila, s’esquissait, en creux, un portrait de l’aimé absent, Iteb. Dans L’Homme du crépuscule, c’est l’absent qui prend la parole, forge des mots et livre les clés de sa propre histoire : un champ contre champ émouvant à plusieurs années d’intervalle.

Stéphanie Wenger  (Al-Ahram Hebdo du 27/3/2013

Sonia Chamkhi, L’Homme du crépuscule, Arabesques. Tunis, 2013

 

                                                                                         Roman : L’exil est son royaume

                                                                                          Dans son deuxième ouvrage,     L’Homme du crépuscule, Sonia Chamkhi marche sur les traces d’Iteb : un jeune Tunisien égaré en Europe et perdu chez lui. 

 

 

L’homme du crépuscule, c’est Iteb, jeune Tunisien qui rejoint son père dans une ville du nord de l’Europe. Cet exil, il ne l’a jamais rêvé et pas vraiment choisi, il lui est imposé par sa mère, furieuse d’avoir été abandonnée par son mari. Elle lui envoie son fils qu’elle semble juger tout autant coupable de la faute paternelle. Difficile de commencer plus mal : Iteb est casé en pension, négligé par son père qui voudrait pourtant qu’il fasse une brillante carrière. Il n’en sera rien. Malgré un diplôme honorable, Iteb se retrouve gardien de parking, il arrive à peine à vivre. Son frère le rejoint et commence par brûler la vie par les deux bouts avant de sombrer dans la dépression, sans qu’Iteb puisse l’empêcher de plonger.

Racisme, pauvreté, égoïsme et indifférence des siens, Iteb s’avère incapable de trouver une place que personne ne lui fait. S’il tient, c’est grâce aux souvenirs sucrés de ses jeunes années tunisiennes : le soleil, la plage et son amour d’enfance, Leila. « Je veux retrouver ces temps-là, les coquillages sous nos pieds alors que nous courions sur le rivage, le chemin de sable qui nous menait, main dans la main, au vendeur de beignets de Kheireddine, les rires des enfants de notre âge qui nous taquinaient, qui pointaient leur index vers nous et nous demandaient : vous vous aimez ? (…) Ma nostalgie se déroulait à mes pieds »Malheureusement, les retours au pays ne se passent pas bien, la mère de Leila refuse qu’il épouse sa fille, alors que les contradictions et secrets de sa famille à lui éclatent au grand jour. Finalement, Iteb réalise qu’il n’a jamais connu que l’exil, même lorsqu’il était encore au pays. A cause de sa peau noire, des origines de son père, des mensonges tissés depuis des années et qui ont entravé les siens ; auprès même de sa propre mère dont l’affection est rare et pétrie par trop de non-dits.

 

Oum Kalsoum en bande son

L’écriture de Sonia Chamkhi, précise et sensuelle, raconte aussi bien la poisse de la solitude que la douceur du littoral, le froid mordant de l’Europe autant que les tourments et les angoisses d’un jeune homme perdu. La mélancolie qui accompagne le roman est entretenue par les refrains des chansons d’Oum Kalsoum. C’est par amour de la diva qu’Iteb apprend l’oud en autodidacte, l’instrument lui permettra de trouver une sorte de famille d’accueil dans un cabaret oriental de Bruxelles où il est « chanteur de l’aube et de seconde catégorie » pour une audience de « petites gens au parcours en lambeaux mais qui font du moment présent une philosophie de vie. Lorsqu’ils sont saouls, ils sont fragiles comme des enfants et ils s’émeuvent de la moindre note, de la plus humble des paroles ». C’est quand il se décide à affronter la vérité de ses origines, qu’Iteb se trouve finalement et peut s’inventer un destin.

Dans ces pages, il accroche aussi son histoire personnelle à la révolution tunisienne : « Je suis exilé et pauvre, j’ai laissé derrière moi un amour au goût de l’absolu et un pays entier où je n’avais pas ma place. Mais je suis également plus que cela. Mes racines ce sont mes désirs indomptables de vivre et mes rêves obstinés, je fais partie de cette minorité qui possède le privilège insensé d’être née pour les mener jusqu’au bout. Sans elle, le monde n’aurait ni poètes, ni musiciens, ni révolutionnaires, ni la moindre grandeur ». En 2008, Sonia Chamkhi publiait La Femme de l’aube, primé à plusieurs reprises. A travers l’histoire et les lettres de Leila, s’esquissait, en creux, un portrait de l’aimé absent, Iteb. Dans L’Homme du crépuscule, c’est l’absent qui prend la parole, forge des mots et livre les clés de sa propre histoire : un champ contre champ émouvant à plusieurs années d’intervalle.

 

Stéphanie Wenger  (Al-Ahram Hebdo du 27/3/2013

 

Sonia Chamkhi, L’Homme du crépuscule, Arabesques. Tunis, 2013

 

 

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Voilà une semaine que les responsables de la bibliothèque régionale de Kébili  m’ont remis le roman « L’homme du crépuscule » de Sonia Chamkhi.  Je viens de le lire deux fois. Ma première impression est que ce roman est un chef- d’œuvre. Il me rappelle les œuvres des grands romanciers des siècles passés ( XVIIè, XVIIIè et XIXè) à savoir les «  Lettres Persanes » de Montesquieu (Roxane et Usbek), « la Nouvelle Héloïse » de Rousseau (Julie et Saint Preux), « Madame Bovary » de Flaubert (Emma et Charles), « L’étranger » de Camus (Mersault et Marie) , «La nuit sacrée » de Ben Jalloun ( Zahra et Ahmed). Pour moi, « l’homme du crépuscule » devra être classé parmi ces œuvres littéraires.

           Ce roman est un ouvrage d’actualité. L’auteure, cherche à nous présenter un chef-d’œuvre de tristesse et de souffrance, de racisme et de discrimination, d’amour et de haine, de croyance et de tolérance, de mœurs et de traditions… Ce qui distingue  ce roman :

1-   La singularité au niveau de la complexité de ses personnages

  • ITEB/ SLAH : personnage principal, noir de peau, ses aïeuls originaires d’ ARRAM. Sa mère le force à rejoindre sans père dans la Grande ville du Nord pour l’acculer à s’occuper de son fils. Il l’inscrit dans l’internat d’un lycée dans une ville fantôme. Malgré la solitude, l’exil, le racisme, la souffrance, la lâcheté du père, Slah réussit son diplôme de technicien en informatique. Il devient gardien dans un parking, musicien, chanteur dans un cabaret mais il reste toujours étranger, un musulman à peine toléré et amant corps et âme de Leila toute sa vie :  « les souvenirs me cernaient. Leila m’assiégeait.  Le grain de son visage. La forme de ses ongles. L’ovale des ses poignets. La courbe de ses paupières et son regard de captive consentante à la moindre mesure que je fredonne. » p 108.
  • LEILA : métisse, d’une famille pauvre, appartient à la communauté noire de la petite ville kheïreddine. Femme cultivée, enseignante dans le lycée de Chorbène, activiste, charismatique, tenace, forcée par sa mère à se marier d’un blanc qu’elle n’aime pas. Elle trahit son amour d’enfance pour « une histoire de peau, de sang, de racines arrachées, de terre abandonnée.» p 73.
  • LE PERE DE ITEB : radin, flambeur, joueur et amateur de chevaux, lâche. Il aime les femmes blanches, riches et âgées mais il tient à ce que son fils étudie dans les grandes écoles de la Grande Ville. Il réalise son rêve le plus fou en s’occupant des chevaux avec une nouvelle femme riche.
  • LA MERE DE SLAH : Une femme qui croit à son origine turque. Mondaine, hautaine, rancunière. Elle n’aime pas la famille de son mari mais elle est distinguée, éloquente et convaincante.
  • LA SOEUR DE ITEB : HOUDA, amie de Leila, âgée de trente et un ans. Elle croit aux sains et aux marabouts de toutes les confréries réunies.
  • LA MERE DE LEILA : Khalti Néjia, une femme blanche et de famille pauvre. Elle est en désaccord avec la mère de Slah et force sa fille Leila, métisse, à se marier d’un blanc alors que son mari est noir de peau.

2-   L’étrangeté  sur le plan de l’espace où se déroulent les évènement et les actions de la narration : deux lieux distincts (la Grande Ville du pays du Nord et la petite ville du sud kheïreddine) où se passent les mêmes presque évènements, actions et transformations. Les faits se répètent. Les thèmes s’imposent : amour, haine, racisme, discrimination, éclatement, explosion, solitude, trahison, désespoir… ITEB/SLAH s’isole, s’évade, s’enfuit vers des espaces naturels, religieux,  musicaux : ruelles, bois, mer, mosquée, cabaret, institut de musique, amour de Leila…L’évasion de SLAH lui permet d’être seul. La solitude nous libère des objets et des gens. Elle cultive le rêve, enrichit la pensée, embellit le monde. C’est un moment propice à la créativité.

3-   L’originalité se distingue dans la narration descriptive employée par l’auteure : la description narrative constitue un temps « mort » dans le récit. Le passage de la narration à la description implique des changements au niveau des temps verbaux, des champs lexicaux, des connecteurs et des figures rhétoriques. Sonia CHAMKHI montre une capacité inouïe à caractériser les personnages, les objets et les paysages.  Pour valoriser la description, elle emploie plusieurs procédés d’écriture et de nombreuses figures de style. Le dernier paragraphe, P.12 du roman illustre ces procédés :

             « Je marche sur la terre de mon exil. Je ne suis pas d’ici. Je suis déplacé, rapporté, ni incorporé, ni proscrit. J’ai choisi mon territoire. Inter. Entre. Une suite de bordures. Une dépression. Une crête. Je porte la tête haute sur les épaules. J’ai des frissons à cause du froid mais ma gorge est encore chaude. Elle est un chant, une transe, une procession. Un effleurement, une accolade, une danse de Abid. »

1-   Le « Je » accablé de tristesse, de souffrance, de dépression révèle un monologue du narrateur pour exprimer sa détresse, son amour, son exil, sa solitude…

2-   Les figures de style employées par l’auteure  sont axées sur la comparaison et la métaphore :

« J’ai des frissons à cause du froid mais ma gorge est encore chaude. Elle est un chant, une transe, une procession. Un effleurement, une accolade, une danse de Abid. »

L’énumération s’avère aussi distincte.

3-    Les outils syntaxiques sont constitués du présent et de l’imparfait de l’indicatif tout le long du roman pour rendre compte d’un état permanent.

4-   Les sentiments sont exprimés syntaxiquement par la juxtaposition des phrases courtes ayant le même sens :

« Je suis déplacé, rapporté, ni incorporé, ni proscrit. J’ai choisi mon territoire. Inter. Entre. Une suite de bordures. Une dépression. Une crête. »

      Ces procédés d’écriture et ces figures de style permettent de mettre en valeur l’amertume sentimentale d’Iteb/ Slah.

5-   Reste à dire que ce roman renferme plusieurs champs lexicaux qui produisent par leur rapport logique le malheur et le désespoir des personnages : amour, discrimination, chant, musique, trahison, désespoir, suicide…

6-   Dans ce roman Sonia CHAMKHI adopte les tonalités lyrique, pathétique et tragique pour communiquer au lecteur les sentiments, les émotions et les états d’âme de son héros, Iteb/Slah. Elle décrit des scènes, des situations qui inspirent au lecteur la forte dépression du personnage. Le ton tragique valorise la pluralité des thèmes évoqués.

7-   Au terme du roman l’auteure se présente comme porte-parole de son époque voire l’écrivain-phare en consacrant le dernier chapitre ou épisode de son oeuvre à la révolution du 14 Janvier.

Avant de clore cette lecture, il est important de dire que ce roman se montre singulier, particulier et original dans son histoire, son style et la pluralité des ses thèmes maintenue dans une cohérence narrative et stylistique remarquable.

                                                                     Miloud JALLEB

(Bibliothèque de Kébili, samedi 16 février 2013)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

l'homme du cépusculeEloges de l’Amour et de la Révolution.

C’est le drame d’un jeune tunisien noir, Iteb, qui se trouve contraint, à 17 ans (p.21), à s’exiler dans un Pays du Nord suite au divorce de ses parents et qui, au fur et à mesure qu’il grandit, prend conscience de sa différence.

Le chapitre 2 s’intitule : Avant. C’est dire que l’histoire propose 2 moments distincts que nous pouvons résumer ainsi :

Avant (p.15)  Le déclic, le déclencheur du changement. Après.
L’enfance :

ü  la joie de vivre : «  les baignades…les amours débutantes, les baisers volés… » (p.15)

ü  l’insouciance et l’inconscience. « Il ne me vint jamais à l’esprit de constater que Noir que j’étais, mes amis ne l’étaient pas… » (p.74). Ailleurs, il ajoute ! «  Moi, je ne pense qu’à sortir. Les ballades, les filles bronzées, […] les soirées étoilées, les veillées estivales, les gradins du festival de Carthage…Warda Al-Jazaîria, cantatrice préférée de ma mère, les bouffonneries de Lamine Ennahdi qui nous tordaient de rire » (p.16).  «  Avant, précise-t-il, j’avais du soleil dans la tête, je ne pensais ni aux écarts de richesse, ni à la différence de peau, ni aux privilèges des uns et à l’infortune de tous les autres. »(p.18)

ü  L’espoir de pouvoir, un jour, s’unir avec Leïla. «  Leïla que je projetais vaguement d’épouser » (p.17)

La séparation des parents :

On apprend que :

ü  le père s’en est allé, à l’instar de leur «  voisin Mouldi parti avec une touriste que l’on disait pleine aux as. » (p.19)

ü   la mère  se débarrasse du narrateur-personnage, Iteb, et le «  force à rejoindre [son] père dans la Grande Ville du Nord, espérant marquer deux points d’un seul coup : se remarier et acculer [le] père à s’occuper de [son fils] (p.19). Elle se débarrasse, également, de Nabil, le cadet, qui rejoint Iteb en Europe (p.44).

Il s’ensuit :

ü  Une tension dans les rapports entre les conjoints : «  je n’ai jamais rencontré un homme aussi mesquin » dit Houda, la mère, de son ex-mari. (p.123).

ü  Révolte des enfants : «  Nabil détestait mon père ; moi, je me consumais dans la haine de notre mère » dit Iteb (p.25).Les paroles pour désigner les parents ne sont pas aussi tendres qu’on ne le croit : ceux-ci sont réduits à des simples : «  géniteur » (p.35), «  génitrice » (p.23). Les chapitres 3 et 10 portent, respectivement, les titres : un père, une mère où l’indéfini marque cette distance qui sépare les enfants  des parents. (Contrairement au chapitre 17 où le déterminant possessif, « Mon frère »,  suggère le degré d’affection que voue Iteb à son cadet,  Nabil.

Cet après est marqué par une série de traumatismes.

ü  Iteb n’est plus cet enfant inconscient et insoucieux, au contraire, il a la «  conscience lucide et écorchée » (p.73)

ü  Il est submergé par «  un sentiment déprimant d’être étranger à [lui]-même » (p.143). Son rêve est de se «  démettre de ce présent qui [le] dessèche tel un arbre déraciné. » (p.38).

ü   Il lui arrive d’avoir des hallucinations : «  la peur de mourir…le spectre de mon propre cadavre qui se décompose, dégénère et pue. » (p.36). On est dans la sphère du Thanatos. Le lexique souligné de la mort relèverait de ce que Barthes appelle les Thanatographèmes (par opposition aux biographèmes, traits de vie.)

2 grands facteurs sont, semble-t-il, à l’origine de ces traumatismes :

ü  L’exil : le Grand Pays du Nord est présenté comme «  un vaste cimetière » (p.153) où, précise Iteb, « très vite, je me suis senti écrasé par ces monuments démesurément imposants, […] je voyais bien leur beauté mais j’avais l’impression d’avoir le vertige, de suffoquer, de perdre pied. » (p.p.21-22)

ü  Le désenchantement amoureux dû à la couleur de sa peau : la famille de sa bien-aimée, Leïla, l’a éconduit pour la simple raison qu’il était noir (cf. P.82). «  Notre histoire, souligne-t-il avec amertume, est d’abord une histoire de peau, de sang, de racines arrachées, de terre abandonnée… » (p.73).

Mais Iteb parvient à trouver des palliatifs à son calvaire :

ü  La musique.

ü  La lecture.

ü  L’amour.

A la lecture du roman, on est sensible à

-        une certaine philosophie épicurienne qui célèbre l’Eros : «  Pour l’avoir connu, je sais que le plus terrible qui puisse arriver à un être humain, c’est de perdre le désir. Le désir est cet essentiel de l’existence. Sans lui, la vie serait un immense champ de ruines. » (p.10) Les conquêtes de Iteb avec Selma sont légion « Je noie mon chagrin dans la chaleur de son corps mature et elle m’est reconnaissante. » (p.130). La romancière en profite pour rendre hommage à Venus : «  Je crois que nous, les hommes, nous aimons les petits excès de féminité, les cous épais et longs, les mollets charnus, les bassins larges… Au grand dam des femmes ! » (p.137). L’assonance en [è]  chante le corps de la femme et l’allitération en[m] mime le verbe [aimer]. Le texte se mue en un chant à l’amour. C’est que le héros, fait partie «  de petites gens aux parcours en lambeaux mais qui font du sacrement du moment présent une philosophie de la vie. »(p.10). C’est le Carpe diem, l’épicurisme dont le principe est : cueille le jour, profite de l’instant présent.

-        Une apologie de l’art : la musique, l’écriture, la lecture. «  Sans musique, dit-il, c’est la vacuité. »(p.103). Et la romancière ne lésine pas d’initier le lecteur au maniement du luth. Le texte remplit, alors,  ce que Barthes appelle sa fonction mathésique et qui consiste à livrer un savoir : «  Ramzi m’apprit les notions de base. Il m’indiqua les positions des doigts, m’expliqua que les points-marques de chaque gamme sont nommées en fonction de ces dernières : la sabbaba correspond au ton majeur, le binçir est un ton au-dessus… », etc. (p.49). A plusieurs endroits, le texte affiche cette dimension mathésique, comme c’est le cas sur la sérotonine (p.116), cette substance dont l’absence cause, chez l’être humain, l’anxiété qui peut déboucher sur le suicide. Ou encore sur la dépression exogène et endogène (p.120). «  Exogène, c’est quand le patient, en tentant de se suicider, ne se fait pas mal, en quelque sorte, c’est un appel au secours. » (p.120). La dépression de Nabil est «  endogène car il a une piètre opinion de lui-même. Il a dit au professeur qu’il ne valait rien. » (ibid.) Nous voudrions montrer, par là, que le texte est doté d’un contenu scientifique éloquent.  L’écriture jouit, à son tour, d’un pouvoir libérateur dans le récit : «  c’est fou cet amour soudain des mots qui s’est emparé de moi depuis que je me suis trouvé contraint d’écrire. J’ai des milliers de mots dans la tête ; il me semble que rien n’est plus vrai dans ma vie à moins de le consigner par des phrases. » (p.25). Le même pouvoir libérateur, nous le retrouvons dans la lecture : «  J’ai pris goût à la lecture. Je lis la plupart du temps et pas uniquement des auteurs arabes. La lecture apaise mes tourments. Et puis, lire m’aide à écrire. Depuis que j’ai entrepris de consigner mes souvenirs, je m’emploie à améliorer ma rédaction. Je me sers d’un carnet et d’un crayon, je note les verbes et les mots qui m’impressionnent. Je cherche leur signification dans le Petit Robert. Ensuite, j’éprouve de la fierté à les insérer dans des phrases. Moments gracieux qui éloignent les spectres de l’angoisse et de l’insignifiance du monde. » (p.163)

-         Une esthétique de l’entre-deux : «  Je suis déplacé, rapporté, ni incorporé, ni proscrit. J’ai choisi mon territoire. Inter. Entre. Une suite de bordures. » écrit le narrateur-personnage. (p.12). C’est dans le mouvement entre les bordures qu’il trouve son salut d’où ses navettes entre Tunis et la Grande Ville du Nord. Evoquant  Michel Foucault, Michel de Certeau souligne qu’ « être classé, prisonnier d’un lieu ou d’une compétence*, galonné de l’autorité que procure aux fidèles leur agrégation à une discipline, casé dans une hiérarchie des savoirs et des places, donc enfin «  établi », c’était pour Foucault la figure  même de la mort. Non, non. L’idée fige le geste de penser. Elle rend hommage à un ordre. Penser, au contraire, c’est passer, c’est interroger cet ordre, s’étonner qu’il soit là… » (Michel de Certeau : Le rire de Michel Foucault, in : Histoire et Psychanalyse entre science et fiction. Paris, Gallimard, coll. Folio-Essais ; p.p.51-65). Démarche qui rappelle celle de Montaigne quand il proclamait : «  nous pensons toujours ailleurs » et qui remonte à Socrate, lequel se présentait comme citoyen du monde, donc, par refus de tout égocentrisme, de nulle part ! Malgré l’exil et le racisme, Iteb ne renonce pas à la vie dans le Grand Pays du Nord !

-        Le corollaire de cette esthétique de l’Inter, de l’Entre, c’est la dimension androgyne du personnage principal. Iteb, de son vrai nom Slah, nous semble être un prénom féminin bien que la romancière en explique l’acception par allusion à la chanson de Abdelhalim. Jubilant à la suite du succès de la Révolution en Tunisie, le personnage fait la fête avec ses amis  en exil et s’écrie : «  Ce soir, je suis une femme ! » (p.178). La romancière semble, par là, renvoyer dos à dos toute misogynie et toute androphobie et insinuer que le salut de la Tunisie postrévolutionnaire est dans l’Inter-action des Hommes et des Femmes.  A une échelle plus grande et au moment où  d’aucuns brandissent le mariage gay, la romancière semble rétorquer que le salut de l’espèce humaine est dans l’hétérosexualité. Les scènes d’amour  qui foisonnent dans le texte trouvent, en l’occurrence, leur pleine justification ainsi que les allusions à la piété et à la chasteté de Iteb.

-        Un réquisitoire contre la dictature et un hommage à la Révolution : le tableau  sur les conditions de vie des Tunisiens avant la Révolution est sombre : «  Je prends le bus. Des visages d’hommes burinés. De jeunes boutonneux. De femmes exténuées. Des mains écorchées. De la crasse noire sous les ongles épais. La misère, l’injustice sociale, le dénuement éclatent à mes yeux. Terribles, pénibles, scandaleux » (p.166). On dénonce le népotisme : « … des crédits alloués, en toute illégalité, aux proches du sérail.. » (p.141) et l’injustice : «  … le constat social affligeant, sur l’enrichissement illicite des uns et l’appauvrissement scandaleux des autres » (ibid.). Quant au racisme, il est devenu patent au narrateur adulte : «  c’était le plus naturellement du monde que, d’une part, les Blancs, les riches, les hommes et, d’autre part, les Noirs, les pauvres, les femmes ou encore les mécréants (c’est-à-dire les étrangers en général) se retrouvaient entre eux. La ségrégation était d’autant plus subtile qu’il ne suffisait pas d’être de la même couleur, du même sexe ou du même clan. Il fallait aussi être du même rang. » (p.75). La Révolution va lui permettre de s’affranchir et de proclamer sans complexe : «  je suis petit-fils d’esclave » (p.178) et que désormais : «  je sais que je ne me laisserai pas périr après avoir fleuri. » (p.182).

Tahar ben Aoun.

Kebili le : 16.02.2013.

L’œuvre : L’Homme du crépuscule. Roman publié chez Arabesques, Tunis 2013.

Le texte s’étend sur 182 pages, format livre de poche, et est divisé en 27 chapitres courts et titrés

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