Récompensé par deux prix littéraires: le prix Zoubeida B’chir de la création féminine et le prix Comar du premier roman, mon roman Leîla ou la femme de l’aube s’enrichit chaque jour par les rencontres et les débats qu’il ne cesse de susciter.

Aujourd’hui, je vous propose trois points de vue, le mien, celui de Sophie, et celui croisé, de Kamel Ben Ouanes et de moi-même, à l’issue d’une interview qui nous a réuni.

Dans «  Leîla ou la femme de l’aube » je fais le portrait de deux femmes: Leîla qui renonce à l’amour, qui se veut d’abord une femme libre, qui veut comprendre et Nada, qui ose aimer (amour adultérin) jusqu’à se perdre, commettre le crime et échouer à l’asile psychiatrique

Pour faire court, c’est l’envers du fou de Leîla ( Majnoun Leîla, 2è siècle de l’hégire, le célèbre Qays B. al-Mulawwah’, membre de la tribu des Benî ‘Udhrâ) : une femme parle de l’amour, de l’absence de l’aimé, du désir charnel, de l’errance solitaire et de la folie, elle remet en cause l’amour platonique, la mystification de l’idéal de la pureté et élève la voix interdite ( awra’) des femmes pour arracher leur droit à l’expérience, au désir, à l’invention d’un nouvel être débarrassé des legs de l’Histoire, du mythe de la Victoire et des interdits ancestraux..

Un roman fait de portraits d’abords mais aussi de paysages: c’est d’abord, la Tunisie actuelle avec ses villes , ses hommes et ses femmes. Essentiellement deux villes: Tunis la moderne, creuset de toutes les origines et de toutes les cultures du pays (d’où le chant, les proverbes, et l’avenue Habib Bourguiba),  lieu de l’Histoire et des métamorphoses avec ses cafés, ses banques, ses bars et ses kiosques à journaux…ensuite Kairouan, la mythique, lieu de l’islam, du soufisme et de la poésie islamique d’où le choix de Rabii, l’amant poète et magistrat de Nada. Ce personnage, que je peint comme un poète décadent, me permet de revisiter la poésie arabe, notamment galante.

La lecture de Sophie:

En relisant votre roman, je me rends compte, combien l’idée de la « nudité » est cruciale, c’est récurrent dans votre texte, soit au sens concret, physique du terme (le désir que Leïla a de vouloir jouir de son corps et de le connaître comme tel; dans ce sens, la nudité c’est l’épreuve de sa liberté), soit au sens plus métaphysique : la nudité comme connaissance en ce point ultime de coïncidence avec soi, qui alors confinerait même au divin, à la grâce dont précisément Leila dit à la fin qu’elle ne l’a pas reçue ; une grâce qui, par définition, serait le propre de qui peut s’affranchir des mots – pauvre médiation humaine,  imparfaite, insuffisante, à laquelle est pourtant réduite l’Homme, qui ne pourra ainsi jamais connaître la transparence, la pure coïncidence entre le sentiment vécu et ce que les mots peuvent signifier, ou dire.

Leïla, en touchant cette impossibilité qu’elle exprime en dernière page, me semble incarner la triste et tragique condition de l’Homme. C’est ce qui donne aussi sa profondeur à votre texte….

Une phrase aussi clef pour la notion de nudité, de zéro etc…: “Je cherche ma teinte. Je ne sais pas qui je suis…”. J’adore ce passage, et là on est bien au degré zéro d’une identité qui se cherche.

L’interview de Kamel Ben Ouanes:

Quelle est selon vous, la fonction de l’écriture? Autrement dit, que représente pour vous cet acte de dire le monde et de construire une situation ou un récit?

Je suis heureuse de votre première question, je pense qu’elle touche à l’essentiel, puisque écrire, activité qui remonte à l’aube des temps, demeure encore et toujours structurellement indispensable à l’Homme. L’écriture est d’abord cette médiation entre l’Homme et la vie, c’est à travers elle que l’Homme interroge l’existence, cherche la vérité de l’être et si possible son Sens. Et dans cette médiation, il y a un besoin d’échange, dans une forme de réciprocité entre celui qui écrit et celui qui lit. Et la raison de ce besoin d’échange est probablement comprendre, c’est nécessaire pour la mémoire ou le passé si l’on veut, le présent et son lot d’expériences et l’avenir et sa part d’inconnu, d’interminé. C’est nécessaire pour nous tous.

J’écris donc pour comprendre, pour interroger cette part d’humanité en moi et je sais cette médiation imparfaite, insuffisante d’où la douleur d’écrire car comment faire coïncider le sentiment vécu, l’intériorité de l’être avec ce que les mots peuvent signifier?

Ecrire un récit, cet acte de dire le monde, comme vous le dites, c’est prendre ce risque d’une médiation intérieure, dans l’intimité de son être, et espérer partager l’expérience, témoigner ou comprendre, et être dans cette justesse et cette émotion qui puisse éveiller le désir, interpeller les coeurs et solliciter l’esprit. Et j’aimerai dire qu’écrire ce n’est pas uniquement dire le monde, mais peut-être également le réinventer: pour cela, il suffit parfois que le récit bouscule les « vérités » établies, une certaine doxa, et quelques représentations figées car ne tenant pas compte de la complexité voire de la versalité du réel. Et c’est cela le versant entraînant de l’écriture: participer à un nouvel ordre, inventer un devenir et croire en son innocence.

Pouvions nous affirmer que votre roman s’articule essentiellement autour du portrait et de l’itinéraire d’une femme dans le contexte social et culturel tunisien? Ou mieux encore, le recours au « je » laisse supposer un intérêt pour la dramaturgie de l’autoportrait.

Vous pouvez le dire à condition de parler d’une génération de femmes tunisiennes, aujourd’hui âgées entre 30 et 40 ans, et non pas d’une seule femme. D’abord parce que le roman est structuré en deux grandes parties. La première partie relate effectivement le parcours de Leîla, métisse, divorcée et stérile qui interroge sa peau, sa religion, son métier, son rapport à l’amour et son horizon de liberté; et la deuxième partie raconte celui de Nada, son amie d’adolescence qu’elle retrouve sur l’artère de l’ avenue Habib Bourguiba. Et Nada ne ressemble pas à Leîla.

Leila se veut lucide, elle cherche à comprendre les règles du jeu, elle scrute les injustices sociales, l’humiliation des plus démunis, et cherche à arracher une dignité pour elle mais également pour tous les gens comme elle qui ont connu la misère, le dénigrement voire même l’exclusion. Et si elle y parvient c’est au prix de beaucoup de douleur, de renoncement -y compris le renoncement à l’amour- et le consentement à la solitude.

Nada, elle, n’est pas tributaire de ce déterminisme de classes, elle est cet être du désir capable de se perdre pour un frisson, pour la moindre pulsion de l’instant à vivre. Elle aime jusqu’à commettre le crime et invente une vérité qui se glisse dans les oreilles fines mais que les dupes appellent mensonge ou déraison.

Et puisque l’une renonce à l’amour tandis que l’autre récidive, il est question d’hommes! Alors Leila ou la femme de l’aube n’est pas uniquement le portrait de ces femmes tunisiennes d’aujourd’hui mais également de l’homme tunisien, objet de leur désir, de leur sollicitude, de leur émoi, de leur déception et de leur quête! C’est peut-être un portrait en creux, mais l’homme tunisien est là, persistant, omniprésent ne serait-ce que parce que c’est à Iteb, son amoureux que Leîla écrit et se déchire et que c’est pour Rabii que Nada se consume et se perd…

Y a t-il en cela une part d’une dramaturgie de l’autoportait, d’autant plus que comme vous le soulignez le récit est en partie pris en charge par un « je » que double ou dédouble la voix de la narratrice?

Probablement oui mais dans la mesure alors où je tiendrais des trois à la fois, de Leîla, de Nada et de la narratrice et puis de toutes les autres femmes Ommi Aïcha, Safa, tata Rébha, Meryem, Hager, Radhia ou encore Béhija….C’est le privilège de l’écriture: on invente son être par dissolution dans l’autre.

Votre roman se caractérise par une démarche qui refuse la narration classique. Quels sont les ressorts de ce choix?

Leîla ou la femme de l’aube est un roman épistolaire. Ce genre existe depuis le 17 ème siècle mais il est probablement nouveau dans notre littérature tunisienne voire maghrébine et arabe. Il se démarque en effet de la narration classique d’autant plus qu’il est écrit en strates, en chapitres à la fois autonomes et articulés dans une construction d’ensemble. C’est le déroulement même de l’écriture qui d’abord m’imposa un élan et un rythme et ensuite cette souplesse narrative m’a convenue parfaitement. Elle me permettait des accélérations, des répits, des mouvements d’humeur, des changement de tonalités d’un chapitre à un autre à l’image d’une caisse de résonance qui amplifie, provoque de l’écho ou encore ralentit la réception. Ce fil tenu, d’un effet différé me permettait au même temps de maintenir vivace un fil conducteur du début à la fin du récit. Ce choix s’est d’autant plus imposé à moi en raison de la double voix énonciatrice, celle de Leîla et celle de la narratrice et puis encore l’apparition de Nada dont l’histoire fascine tellement Leila qu’elle renonce à se raconter pour se dévoiler dans ce miroir plein de ferveur et de passion. C’est dire que ce sont probablement les personnages du récit, leur intériorité et la sphère où ils se déploient, qui vous imposent une écriture classique soit-elle ou moderne: la forme suit le fond et cherche, dans la diversité des écritures, une probable filiation.

Making off de Nouri Bouzid

janvier 24, 2009

Un groupe de jeunes gens hilarants. Le décor signale une ville portuaire, le rythme saccadé d’une musique Rap, démonstration de danse, provocation et jeux de mots. Bahta (24 ans) et ses amis danseurs prennent l’embarcadère pour se mesurer en break dance à une équipe adverse.

À bord, Bahta aperçoit Souad, la fille dont il est amoureux, accompagné de sa petite sœur zaineb, ils discutent ensemble et il offre une petite figurine en fil de fer à la petite fille.

En descendant du bac, Bahta abandonne Souad et s’en va avec ses amis danseurs pour s’exercer encore une fois à la danse. Dans le passage souterrain de la gare, ils dessinent des graffitis au mur, et commencent le spectacle. En pleine démonstration, les flics les traquent et les dispersent. Bahta est sauvé par son cousin Rezgui agent de police en uniforme.

Une fois rentré, il retrouve sa mère entrain de préparer le déjeuner, il l’embrasse et la taquine (joue avec elle et la fait danser), son père arrive, il les surprend entrain de faire des pirouettes. Énervé, le père lui reproche sa frivolité et se plaint de son comportement enfantin et immature. Exaspéré, Bahta rejoint Monji le passeur, ils discutent à propos de son départ clandestin « brûlure » pour l’Europe.

Il va à la rencontre de Souad, énervée parce qu’il lui a interdit de venir avec lui et ses amis voir la démonstration de danse, elle le laisse tomber et repart avec ses copines, Bahta demande alors à son petit frère de la suivre et de la surveiller.

La nuit tombée, Il se retrouve avec son groupe d’amis, l’un deux a volé un sac, une dispute éclate. Bahta rentre à la maison, une fois arrivé, sa mère lui demande de sortir la poubelle, il refuse de le faire et se dispute avec sa grande sœur. Il se faufile dans la chambre de son grand père, déjà endormi, et essaie de lui dérober ses économies cachées sous l’oreillette, son père le prend en flagrant délit et le bat à coups de ceinture, sous le regard réprobateur de sa mère.

Le lendemain matin Bahta se retrouve avec ses amis au café devant le poste de télévision, il vit avec ses amis la chute de Bagdad, réagit à l’escalade de la violence et s’emporte; c’est à ce moment-là que son petit frère l’informe qu’il a vu Souad avec un « type bien ». Hors de lui, Bahta sort dans la rue dénoncer avec violence la trahison de Souad, il se dirige vers la maison de cette dernière pour s’expliquer avec elle, une foule se forme, les policiers arrivent, Bahta est arrêté et conduit au poste de police, seule la garantie de son cousin policier lui donne une dernière chance. Le jeune homme se réfugie chez son sauveur pour échapper à la colère de son père.

Le lendemain, Bahta déguisé en policier, surprend tout le monde au café, Il exploite leur peur de l’un iforme pour les impressionner, sortit du café, il accoste une prostituée, la ramène chez lui et la présente à son grand père, là la fille essaye de séduire l’octogénaire, celui-ci s’emballe par la jeune blonde et Bahta profite de la situation et lui dérobe son argent caché. Scandalisée la maman chasse la fille de joie et réprimande son fils. Ce dernier récupère l’argent in extremis, et prend la fuite par la terrasse pour échapper aux flics qui frappent à la porte.

La nuit tombée, dans le port de Rades, Bahta se saoule et commence à chanter le rap et exprime son désir de partir pour étudier la danse dans l’autre monde, de l’autre coté de la mer. Il passe la nuit dans le port.

Ayant remarqué ses dérives, deux étudiants intégristes Ghazi et Bilel habitués du café du coin avaient poursuivi Bahta depuis un certain temps. Ils finissent par l’attirer dans leurs filets. Les deux hommes « engagés » le ramènent chez Abdou sculpteur de pierres tombales, quinquagénaire, qui l’emploie comme aide et le loge dans l’atelier attenant à la vieille petite maison où il vit avec sa jeune femme voilée et ses deux petite.

Abdou l’accueille, le paterne et le prend en charge mais impose un respect dont Bahta n’a pas l’habitude.  Il lui demande de corriger son langage ponctué d’injures et de gros mots. Il commence par l’éloigner de la danse qu’il considère comme l’œuvre de Satan ensuite il lui apprend à se conduire comme un musulman modèle et respectueux.

Il lui propose de l’argent, Bahta refuse, mais ce dernier réussit à le manipuler et lui donne l’argent dont il a besoin pour le passeur (el harka).

Il se dirige vers Monji, ce dernier lui dit que tout est tombé à l’eau et refuse de lui rendre son argent. Bahta s’énerve et l’injure, Monji aidé par deux autres pécheurs le battent et le jettent à l’eau.

Bahta sombre dans la déprime en voyant ses rêves de danseur s’envoler quand il apprend que le projet de départ va tarder.

Ne sachant où aller, il retourne chez son parrain. Abdou exploite cette crise pour aiguiser la haine du jeune homme.  Il commence à l’endoctriner, et lui faire un lavage de cerveau, en lui promettant un statut de martyre. Il s’attaque avec familiarité à tout ce qui fait la personnalité de Bahta.

Bahta entre petit à petit dans une sorte d’ascétisme. Aidé par les deux étudiants Ghazi et Bilel, Abdou l’initie à l’intolérance, au rejet des autres, ennemis de dieux. Il le met à l’épreuve. Bahta y trouve une réponse à sa crise. Bahta suit Abdou partout. Il l’accompagne dans ses sorties de livraison dans les cimetières, Bahta s’habitue et commence à accepter la mort comme moyen d’accéder à la vie, ( à mériter cette mort, à sacrifier sa vie à « la cause de dieux »).

C’est à ce moment-là que Lotfi Ebdelli l’acteur qui joue Bahta s’arrête de jouer. La caméra recule, pour découvrir l’équipe de tournage. Un conflit éclate entre le réalisateur et l’acteur. Le débat prend vite une forme de violence, Lotfi sort poursuivi de Afef Ben Mahmoud l’actrice qui joue Souad sa petite amie, toute l’équipe reste stupéfaite, le réalisateur en sort abattu, désespéré.

Ne supportant pas d’être considéré comme un dégonflé, Bahta retourne chez Abdou pour l’informer qu’il est prêt à tout. Bahta est transféré dans une ferme loin de Tunis. Les deux étudiants l’emprisonnent dans une ancienne raffinerie de vin  délabrée et filent.

Il se retrouve seul, abandonné dans cette ferme et enfermé dans cet immense entrepôt. Plusieurs jours passent, Bahta ne supporte plus d’être enfermé, il se met à explorer tous les endroits pour trouver une sortie mais en vain. Après une crise violente, ses efforts multipliés aboutissent, il sort et s’enfuit en courant.

Il rentre à la maison, Hlima, sa mère, désespérée, le prend dans ses bras et éclate en sanglot. Après avoir mangé, Bahta lui parle de son projet de martyre. Choquée, la mère laisse exploser ses sentiments dans un moment pathétique et traite de tous les noms ceux qui l’ont embrigadé. Il la laisse dans sa crise et prend la fuite par les terrasses. Il se dirige vers les anciennes ruines où il a caché un gilet d’explosifs. Souad le rejoint, elle découvre Bahta portant le gilet de bombe. Choquée à son tour, elle le regarde désarçonnée, et essaye de le raisonner mais en vain, il la laisse et s’enfuit, en détresse.

De son côté, la mère affolée, alerte tous les voisins et s’effondre en pleurs devant la maison.

La chasse de Bahta s’intensifie, La police d’un côté, les intégristes de l’autre. Souad, le petit frère de Bahta et ses amis danseurs les rattrapent alors qu’ils se dirigent vers l’entrepôt des containers. Bahta est vite repéré, la police le prend en chasse. Il saute d’un container à l’autre, et échoue devant les armes qui le menacent. Bahta saute, la bombe éclate. Bahta est mort. Les visages des danseurs semblent porter une colère étrange, mal réprimée.

Elle est franco-algérienne et elle écrit, dit-elle, « comme si elle avait une arme à la main, en pointant ses phrases sur les autres, ou sur elle-même ». Elle s’appelle Nina Bouraoui et c’est une sacrée écrivaine.

Nina Bouraoui est née le 31 juillet 1967 à Rennes. Elle écrit depuis treize ans et elle a déjà publié huit romans. J’en ai lu quelques-uns dont Poing mort (Gallimard, 1992) , La voyeuse interdite (Gallimard, Prix du Livre Inter 1991), Le bal des murènes (Fayard,1996) , L’âge blessé ( Fayard, 1998), Garçon manqué ( Stock,  2000) et Mes mauvaises pensées ( Stock, 2005, Prix Renaudot)

Il n’est probablement pas opportun de résumer les histoires de ces romans lus et que je vous invite très chaleureusement à découvrir, mais je souhaite par contre vous dire pourquoi l’auteure et son écriture me fascinent.

Il y a d’abord son écriture: charnelle, déferlante, incisive. Elle écrit comme un peintre talentueux: par touches, par juxtapositions, sur des fonds troubles voire sales et qui charrient des sensations chaudes, violentes, émergeant des tréfonds de l’enfance. Ces thématiques sont récurrentes: l’amour, les filles, la puissance des hommes, l’Algérie, comme si elle les explorait, sans jamais en venir à bout, sans en épuiser les sons et les sens, les fureurs et les interrogations.

Ensuite il y’ a le personnage, l’écrivaine elle-même. Elle est belle et mystérieuse. On la découvre voilà plus de dix ans, chez Bernard Pivot, à Apostrophes: elle est douce, quelque peu féline, mais d’une réserve désarmante…On la retrouve ces dernières années sur les couvertures de ses romans les plus récents: elle est plutôt dure, un brun tranchante, elle s’est coupé les cheveux et laisser voir dans le regard une âme de guerrière. C’est qu’elle se dévoile enfin homosexuelle et qu’elle se reconnait double: «  Par sa nationalité, son métier, sa personnalité. Quand j’écris, dit-elle, j’ai à nouveau 7 ans [Garçon manqué], 12 ans [La Voyeuse interdite], 16 ans [La Vie heureuse] ou 20 ans [Poupée Bella] ». Elle dit rattraper sa vie par l’écriture: rattraper l’enfance, le père et puis l’Algérie à laquelle elle fût arrachée à 14 ans , lorsque sa mère française, après avoir suivi par amour son mari algérien, décide de rester en France.

Elle connaît la violence du désir, des secrets de famille, de l’absence à soi et aux autres. Elle ose prendre un chemin de travers, du coup, elle porte et raconte toute les failles. Elle dit avoir commencé à écrire sur elle-même pour compenser la fuite de la langue arabe ( la langue de l’enfance qu’elle a toujours désiré et jamais possédée), pour se faire aimer des autres, pour se trouver une place dans ce monde. C’était une forme de quête identitaire avoue-telle. L’écriture, c’est son vrai pays, le seul dans lequel elle vit vraiment, la seule terre qu’elle maitrise.

Et effectivement, l’écriture, elle la maitrise et mieux encore, elle l’arpente, dévale se pentes, escalade ses falaises, et mieux que quiconque se mouille à ses eaux troubles, à ses marécages et à ses rivières desséchées. Du coup, son écriture ne coule pas de source: elle est heurtée, saccadée, pointue, voire sifflante, mais qu’est-ce qu’elle draine comme sensations de puissance et d’acharnement à exister.

voici un extrait, pour en mesurer l’intensité et la fougue:

“C’est flagrant, elle ne m’aime pas. Elle embrasse les cheveux, le col des chemises, le revers de la robe de chambre, l’habit mais jamais la peau. Elle occulte les joues, le front, le cou, les mains… Ses baisers ratés finissent par un bruit idiot qu’elle fait aussi pour appeler son chien de la cuisine au jardin, de la chambre au salon… Ces baisers-là sont des gifles et des coups de poing, des blâmes, ils souillent mon besoin naturel de douceur… Ma mère n’est pas l’amante et ne le sera jamais, elle est la teigne et la cible de mes rêves, je la vénère et la déteste… Elle est indécente, j’ai honte de sa chair, de mon origine, de notre air de famille, de la poche où j’ai baigné. J’ai honte de la haïr et de l’aimer tant, à en vouloir me pendre. ” [Le bal des murènes; Ed. Fayard, 1996]

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J’étais assis sur mon trône quand cette pensée me surprit : quel est le film qui représente le plus ma génération? Fight Club m’empressai-je de répondre.

Ma génération c’est la génération Internet. Je suis pas né dedans, je l’ai vu naitre, voir je l’ai fait naitre. La génération précédente nous a légué un système et nous l’avons transformé en société.

A ce titre Matrix pourrait être aussi représentatif, et il l’est. D’ailleurs il y a un point commun notable entre les deux films : Neo, aussi bien que Tyler Durden mènent une double vie. Ce qui est caractéristique de la représentation du héros de ma génération : ce n’est pas un simple héros, c’est un super héros. Littéralement. Ma génération nourrit le phantasme de se soumettre au système le jour, pour le combattre la nuit.

Pourquoi Fight Club? Fight Club est un film sur internet. C’est l’histoire d’un mec qui veut changer sa vie, qui doit changer la société et qui ne fait pas la révolution : il fait un réseau.

Pourquoi c’est emblématique? Parce qu’il représente les rêves, les peurs, la façon de penser et les modes d’action de ma génération. Notamment une nouvelle manière de faire de la politique : l’activisme non révolutionnaire.

L’activisme non révolutionnaire est caractérisé par deux mécanismes :

  • L’action collective non concertée (autrement appelée action individuelle)
  • L’idéologie personnelle (autrement appelée “croyances personnelles” ou plus péjorativement “théories du complot”)

Quand Tyler Durden crée le Fight Club, il le fait tout seul en se foutant des coups de poing dans la tronche en public. Les autres le suivent parce qu’ils le veulent bien. C’est l’action collective non concertée. S’il fait cela, c’est qu’il croit dur comme fer qu’on ne peut pas se connaitre soi même sans éprouver physiquement un combat. C’est l’idéologie personnelle.

Ces deux paradigmes sont magnifiquement illustrés dans le film sous une forme filmique, mais ils ne sont réellement possibles que dans la société de l’Internet.