Making off de Nouri Bouzid

janvier 24, 2009

Un groupe de jeunes gens hilarants. Le décor signale une ville portuaire, le rythme saccadé d’une musique Rap, démonstration de danse, provocation et jeux de mots. Bahta (24 ans) et ses amis danseurs prennent l’embarcadère pour se mesurer en break dance à une équipe adverse.

À bord, Bahta aperçoit Souad, la fille dont il est amoureux, accompagné de sa petite sœur zaineb, ils discutent ensemble et il offre une petite figurine en fil de fer à la petite fille.

En descendant du bac, Bahta abandonne Souad et s’en va avec ses amis danseurs pour s’exercer encore une fois à la danse. Dans le passage souterrain de la gare, ils dessinent des graffitis au mur, et commencent le spectacle. En pleine démonstration, les flics les traquent et les dispersent. Bahta est sauvé par son cousin Rezgui agent de police en uniforme.

Une fois rentré, il retrouve sa mère entrain de préparer le déjeuner, il l’embrasse et la taquine (joue avec elle et la fait danser), son père arrive, il les surprend entrain de faire des pirouettes. Énervé, le père lui reproche sa frivolité et se plaint de son comportement enfantin et immature. Exaspéré, Bahta rejoint Monji le passeur, ils discutent à propos de son départ clandestin « brûlure » pour l’Europe.

Il va à la rencontre de Souad, énervée parce qu’il lui a interdit de venir avec lui et ses amis voir la démonstration de danse, elle le laisse tomber et repart avec ses copines, Bahta demande alors à son petit frère de la suivre et de la surveiller.

La nuit tombée, Il se retrouve avec son groupe d’amis, l’un deux a volé un sac, une dispute éclate. Bahta rentre à la maison, une fois arrivé, sa mère lui demande de sortir la poubelle, il refuse de le faire et se dispute avec sa grande sœur. Il se faufile dans la chambre de son grand père, déjà endormi, et essaie de lui dérober ses économies cachées sous l’oreillette, son père le prend en flagrant délit et le bat à coups de ceinture, sous le regard réprobateur de sa mère.

Le lendemain matin Bahta se retrouve avec ses amis au café devant le poste de télévision, il vit avec ses amis la chute de Bagdad, réagit à l’escalade de la violence et s’emporte; c’est à ce moment-là que son petit frère l’informe qu’il a vu Souad avec un « type bien ». Hors de lui, Bahta sort dans la rue dénoncer avec violence la trahison de Souad, il se dirige vers la maison de cette dernière pour s’expliquer avec elle, une foule se forme, les policiers arrivent, Bahta est arrêté et conduit au poste de police, seule la garantie de son cousin policier lui donne une dernière chance. Le jeune homme se réfugie chez son sauveur pour échapper à la colère de son père.

Le lendemain, Bahta déguisé en policier, surprend tout le monde au café, Il exploite leur peur de l’un iforme pour les impressionner, sortit du café, il accoste une prostituée, la ramène chez lui et la présente à son grand père, là la fille essaye de séduire l’octogénaire, celui-ci s’emballe par la jeune blonde et Bahta profite de la situation et lui dérobe son argent caché. Scandalisée la maman chasse la fille de joie et réprimande son fils. Ce dernier récupère l’argent in extremis, et prend la fuite par la terrasse pour échapper aux flics qui frappent à la porte.

La nuit tombée, dans le port de Rades, Bahta se saoule et commence à chanter le rap et exprime son désir de partir pour étudier la danse dans l’autre monde, de l’autre coté de la mer. Il passe la nuit dans le port.

Ayant remarqué ses dérives, deux étudiants intégristes Ghazi et Bilel habitués du café du coin avaient poursuivi Bahta depuis un certain temps. Ils finissent par l’attirer dans leurs filets. Les deux hommes « engagés » le ramènent chez Abdou sculpteur de pierres tombales, quinquagénaire, qui l’emploie comme aide et le loge dans l’atelier attenant à la vieille petite maison où il vit avec sa jeune femme voilée et ses deux petite.

Abdou l’accueille, le paterne et le prend en charge mais impose un respect dont Bahta n’a pas l’habitude.  Il lui demande de corriger son langage ponctué d’injures et de gros mots. Il commence par l’éloigner de la danse qu’il considère comme l’œuvre de Satan ensuite il lui apprend à se conduire comme un musulman modèle et respectueux.

Il lui propose de l’argent, Bahta refuse, mais ce dernier réussit à le manipuler et lui donne l’argent dont il a besoin pour le passeur (el harka).

Il se dirige vers Monji, ce dernier lui dit que tout est tombé à l’eau et refuse de lui rendre son argent. Bahta s’énerve et l’injure, Monji aidé par deux autres pécheurs le battent et le jettent à l’eau.

Bahta sombre dans la déprime en voyant ses rêves de danseur s’envoler quand il apprend que le projet de départ va tarder.

Ne sachant où aller, il retourne chez son parrain. Abdou exploite cette crise pour aiguiser la haine du jeune homme.  Il commence à l’endoctriner, et lui faire un lavage de cerveau, en lui promettant un statut de martyre. Il s’attaque avec familiarité à tout ce qui fait la personnalité de Bahta.

Bahta entre petit à petit dans une sorte d’ascétisme. Aidé par les deux étudiants Ghazi et Bilel, Abdou l’initie à l’intolérance, au rejet des autres, ennemis de dieux. Il le met à l’épreuve. Bahta y trouve une réponse à sa crise. Bahta suit Abdou partout. Il l’accompagne dans ses sorties de livraison dans les cimetières, Bahta s’habitue et commence à accepter la mort comme moyen d’accéder à la vie, ( à mériter cette mort, à sacrifier sa vie à « la cause de dieux »).

C’est à ce moment-là que Lotfi Ebdelli l’acteur qui joue Bahta s’arrête de jouer. La caméra recule, pour découvrir l’équipe de tournage. Un conflit éclate entre le réalisateur et l’acteur. Le débat prend vite une forme de violence, Lotfi sort poursuivi de Afef Ben Mahmoud l’actrice qui joue Souad sa petite amie, toute l’équipe reste stupéfaite, le réalisateur en sort abattu, désespéré.

Ne supportant pas d’être considéré comme un dégonflé, Bahta retourne chez Abdou pour l’informer qu’il est prêt à tout. Bahta est transféré dans une ferme loin de Tunis. Les deux étudiants l’emprisonnent dans une ancienne raffinerie de vin  délabrée et filent.

Il se retrouve seul, abandonné dans cette ferme et enfermé dans cet immense entrepôt. Plusieurs jours passent, Bahta ne supporte plus d’être enfermé, il se met à explorer tous les endroits pour trouver une sortie mais en vain. Après une crise violente, ses efforts multipliés aboutissent, il sort et s’enfuit en courant.

Il rentre à la maison, Hlima, sa mère, désespérée, le prend dans ses bras et éclate en sanglot. Après avoir mangé, Bahta lui parle de son projet de martyre. Choquée, la mère laisse exploser ses sentiments dans un moment pathétique et traite de tous les noms ceux qui l’ont embrigadé. Il la laisse dans sa crise et prend la fuite par les terrasses. Il se dirige vers les anciennes ruines où il a caché un gilet d’explosifs. Souad le rejoint, elle découvre Bahta portant le gilet de bombe. Choquée à son tour, elle le regarde désarçonnée, et essaye de le raisonner mais en vain, il la laisse et s’enfuit, en détresse.

De son côté, la mère affolée, alerte tous les voisins et s’effondre en pleurs devant la maison.

La chasse de Bahta s’intensifie, La police d’un côté, les intégristes de l’autre. Souad, le petit frère de Bahta et ses amis danseurs les rattrapent alors qu’ils se dirigent vers l’entrepôt des containers. Bahta est vite repéré, la police le prend en chasse. Il saute d’un container à l’autre, et échoue devant les armes qui le menacent. Bahta saute, la bombe éclate. Bahta est mort. Les visages des danseurs semblent porter une colère étrange, mal réprimée.

……Une jeune bédouine, Ramla, est amenée par ses parents dans une vieille demeure de la Médina1 de Tunis. Cette demeure, désertée par ses véritables propriétaires, est squattée par différentes familles issues de l’exode rural. Ramla est amenée afin d’épouser son cousin, Bab, pour lequel elle est destinée depuis l’enfance. Bab, se trouvant en prison, sa mère Rabha, qui gère toute la maison (transformée en oukala)2 en matrone, décide d’enfermer la jeune fille dans sa chambre en attendant de la marier. Seul son deuxième fils, Fradj, un prédicateur illuminé est autorisé à lui rendre visite pour lui donner à boire et à manger. Serjène, le bras droit de Bab, gère les intérêts de ce dernier. Il encaisse l’argent de la location des différentes pièces du vieux palais et récolte l’argent du commerce de charme de deux locataires qui exercent leur talent dans le vieux palais transformé en Oukala. Rabha, la mère de Bab et de Fraj, organise des séances d’exorcisme. Des femmes souffrant de toutes sortes de maladies physiques et psychiques croient en la sainteté de Fraj et en ses dons de guérisseur. Elles pensent qu’un simple geste ou crachat de Fraj peut guérir les brûlures, les plaies et la stérilité. Bab sort de prison, et compte reprendre en main l’oukala. Il organise une soirée (une sorte de fête de la pègre de la Médina) durant laquelle, en raison de vieilles rancunes, Serjène se fait ouvrir la joue par un de ses ennemis. Bab renoue sa relation avec Warda et charge un charlatan d’inventer un élixir qui prolongerait l’activité sexuelle des hommes. Cet élixir est par la suite testé sur un vieux monsieur, censeur de son état, qui attrape une affreuse maladie de la peau. Fraj et Ramla nouent une relation amicale, teintée d’un amour inavoué de la part de Fraj. Ramla exprime à Fraj son désir de quitter la chambre. Elle ne supporte plus, dit-elle l’enfermement, l’odeur rance qui règne dans l’oukala et la promiscuité. Fraj, connaissant, les ruelles, les terrasses et les issues de la médina, lui qui se repère dans ses dédales grâce à des signes qu’il marque sur les murs, propose à Ramla de la sortir le soir pour lui faire découvrir la Médina. Pendant ce temps, Bab, épaulé par Serjène, continue à régner en seigneur sur l’oukala. Il déloge qui il veut. Ainsi, après avoir manigancé un coup avec une prostituée de l’oukala, il chasse un premier locataire surpris avec elle pour raison de   mauvaises moeurs. Un deuxième locataire, handicapé, se verra quant à lui, déménagé de force à l’étage. Il ne pourra désormais, descendre que dans une cage. De son côté Warda ne peut se résoudre à perdre Bab. Elle charge Fraj, l’illuminé, de prélever l’une des mains sur le cadavre d’un locataires (père d’une prostituée) mort suite à l’écroulement du toit de l’une des pièces de l’oukala. Selon les dires du charlatan, inventeur d’un faux élixir, un couscous tamisé avec la main d’un mort réduira Bab, après qu’il en eut mangé, à l’obéissance et en fera un amoureux transis. Le soir Fraj fait sortir Ramla qui découvre la Médina, et envisage même de s’enfuir une fois arrivée à la porte de la Médina. Elle invite Fraj à la suivre. Mais ce dernier n’ose s’aventurer au-delà des frontières de la Médina familière, marquée par ses signes. Fraj et Ramla rebroussent chemin. Ils se rendent dans un vieux palais déserté. Ramla reste seule pendant que Fraj part chercher de la nourriture. Entre-temps et dans la cour du même palais, Bab supervise le pillage de la céramique qui décore les murs du palais. Il a invité des acheteurs potentiels pour négocier le prix. Ramla est surprise par son fiancé Bab, celui-ci ne l’ayant jamais vue -sa mère le lui ayant interdit- ne la reconnaît pas et la livre à ses hommes qui la violent.

1 La Médina de Tunis a été fondée par les Musulmans au VII ème siècle APJC sur l’emplacement d’une ancienne cité. Elle devint capitale de l’Afriquia (ancienne appellation de la Tunisie) à partir de de 1160. Au moyen âge, elle fut sous la dynastie Hafside, un point commercial important en relation avec les cités italiennes et les royaumes de France et d’Espagne.

Dévastée au XVIème siècle, durant le conflit qui opposa les turcs aux espagnols, la Médina renaît au XVII siècle sous les Ottomans. Les richesses provenaient essentiellement du commerce ainsi que l’artisanat et de l’agriculture développés par les émigrés andalous.

2 Suite à un exode rural qui s’est intensifié au lendemain de l’indépendance en 1956, de nombreuses demeures de la Médina de Tunis abandonnées par leur premiers occupants d’origine, ont été louées, pièce par pièce, à des ménages disposant de faibles revenus. Ces maisons furent appelées ” Oukala” terme jusque là réservé aux auberges louées à la journée à des hommes célibataires.Différentes enquêtes menées par l’Association de la Sauvegarde de la Médina (ASM) et de la municipalité depuis 1970, ont révélé qu’environ 15.000 personnes réparties en 3.000 ménages habitaient dans quelques 600 Oukala dans la Médina et les faubourgs.

Durant une cérémonie de mariage, célébrée par une famille bourgeoise de Tunis, Alia, 25 ans, interprète une chanson (Lissa faker? ” T’en souviens-tu encore?”) de la célèbre chanteuse égyptienne Omm Kalthoum. Elle vient de terminer son tour de chant. A la sortie, Lotfi, qui vit maritalement avec elle depuis dix ans, l’attend dans une petite voiture. Il la raccompagne chez eux. Dans l’ appartement, Alia exprime à Lotfi son désir de garder l’enfant qu’elle porte. Lotfi refuse pour la énième fois et lui apprend la mort du prince Sidi (Messire) Ali, un ancien Bey.

Le lendemain, Alia se rend au Palais, pour présenter ses condoléances à la famille du défunt. Dans la salle de séjour du palais, elle retrouve les femmes de la famille beylicale : Jneina la femme de Sidi Ali, Mémia l’épouse de Sidi Béchir, frère de Sidi Ali et leur fille Sarah, ainsi que des cousines et des parentes lointaines. Reçue avec une froideur glaciale, Alia les quitte après avoir présenté ses condoléances et s’en va rendre visite à Khalti (tante) Hadda, une vieille servante en chef, devenue aveugle. Khalti Hadda évoque le 7ème jour qui suivit la naissance de Alia, dans une chambre contiguë à la sienne, voilà de cela 25 ans, en 1945. Alia est née d’une mère servante, Khédija et d’un père inconnu. Khalti Hadda lui décrit les derniers jours du prince Sidi Ali, devenu solitaire et sénile. Elle lui raconte la peine qui a habité Sidi Ali et ne l’ a plus quitté depuis ce soir de malheur, où Alia a quitté le palais. Alia prend congé de Khalti Hadda et s’ en va visiter la chambre ou elle est née et a vécu jusqu’à l’âge de 15 ans. La porte de la chambre est fermée. Une autre servante Manoubia, lui donne la clé. A l’intérieur de la chambre, Alia se souvient.

 

En flash back défilent les moments les plus marquants de son adolescence : son amitié avec Sarah, la fille du prince Sidi Ali qui l’a initiée au luth, les journées de corvées de sa mère, l’hostilité des princesses. L’histoire se resserre avec la puberté de Alia. Celle-ci découvre, avec sa féminité naissante, l’univers cruel de sa mère et des femmes. Elle se met alors à parcourir les couloirs du palais, en remontant les escaliers qui séparent le bas (sous-sol réservé aux domestiques et surtout aux servantes) du haut (étage des beys). Seule sa mère et une deuxième servante, Fella, sont autorisées, à y accéder pour servir les Beys. Alia finit par découvrir que sa mère, ainsi que Fella, ne servent pas seulement les princes à table mais égayent aussi leurs soirées ( sa mère danse durant les fêtes et rejoint les princes à la demande dans leurs lits). Sa mère est la maîtresse de Sidi Ali, tandis que Fella est la maîtresse de Sidi Béchir. Jalouse de Khédija, Fella souhaite obtenir également les faveurs de Sidi Ali. De son côté, Sidi Béchir convoite Khédija.

Alia se sent très proche de Sarah. Elle lui emprunte son luth pour accompagner tant bien que mal les chansons qu’elle aime interpréter. Un jour, Sidi Ali la surprend entrain de chanter et l’invite, malgré la réprobation de sa mère, à interpréter des chants à l’étage des beys. Alia est transformée.

Un jour Alia est trouvée par Si Béchir évanouie dans le jardin du palais. Il la ramène dans une chambre. Khédija alertée court rejoindre sa fille. Sidi Béchir se retrouvant seul avec Khédija et croyant Alia inconsciente, l’oblige à subir un rapport sexuel. Retrouvant petit à petit ses esprits, Alia assiste, silencieuse et meurtrie au viol de sa mère. Elle tombe malade et perd la voix. Pendant une longue période, Alia restera alitée et muette, refusant de se nourrir et rejetant les marques d’affection de sa mère qu’elle repousse. Seule une brève visite de Sarah, qui lui joue du Luth, lui arrache un petit sourire.

Avec le concours de Khalti Hadda, Khédija achète un luth pour Alia. L’instrument sera à l’origine de son rétablissement.

Désormais un nouveau “locataire” loge chez Khalti Hadda. Il s’agit de Lotfi, un jeune instituteur engagé dans la résistance contre le protectorat français et ami de Houcine le fils unique de Khalti Hadda. Alia se rapproche secrètement de Lotfi. Il lui apprend à écrire et évoque devant elle, qui est complètement coupée du monde, l’ occupation et la volonté du peuple de reconquérir l’indépendance du pays.

Un jour, Alia surprend sa mère en train de vomir. De nouveau enceinte, Khédija organise secrètement son énième avortement. Malgré son état et son accablement, khédija s’active à la préparation du mariage arrangé de Sarah avec l’un de ses cousins.

Le soir de la fête, Sarah demande à Alia de chanter. Celle-ci monte sur l’estrade et entame une chanson de Omm Kalthoum ( Ghanili chouwaya « chante pour moi »). Entre temps, prise d’un malaise, Khédija s’est retirée dans sa chambre. Des servantes l’entourent. L’avortement s’annonce mal. Khédija perd beaucoup de sang.

En même temps et de l’autre côté, Alia voyant Lotfi rentrer dans la salle interrompt la chanson de Omm Kalthoum, et s’élance dans l’interprétation d’une chanson patriotique, une sorte d’hymne à la liberté et à l’indépendance, sévèrement interdite par les Beys, les princes et les régnants.

Indignés les notables, les Beys, les princes, les représentants du protectorat français et les invités quittent la salle de cérémonie. Entre temps et à la suite d’une hémorragie, Khédija meurt dans la douleur et en poussant des cris stridents. Alia accourt au chevet de sa mère. Les servantes tentent en vain de l’en empêcher.

Alia revient à son présent. Aujourd’hui adulte, profondément blessée et seule, elle se promet de garder son enfant et de le nommer Khédija, comme sa mère, si jamais elle accouche d’une fille.

 

Un homme, Abdallah, vérifie l’état de l’oeil d’un cheval, puis lui inspecte les fers. Une femme, Zeineb, caresse les naseaux du cheval et pose des questions d’un air anxieux à Abdallah. Celui-ci répond qu’il n’en a plus pour longtemps. Elle le regarde d’un air triste. A l’extérieur, un homme, Youssef Soltane, attend la jeune femme dans sa voiture, s’impatiente, puis démarre brusquement. Plus loin, dans une rue de la médina, des gosses allument un feu avec des torches et font une ronde endiablée. Ils chantent et certains battent du tambour : c’est la fête de la « Achoura » (commémoration du décès de Ali, cousin et compagnon du prophète). Dans cette même rue, la voiture de Youssef Soltane s’arrête. Deux jeunes femmes parlent sur le pas d’une porte, un gosse vient taquiner l’une d’elles. Furieuse, elle lui répond puis, se retourne. Elle voit Youssef descendre de sa voiture. Elle dit quelque chose à propos de Youssef à la seconde femme. Youssef descend de sa voiture, il sourit aux enfants puis… se souvient : sa petite fille court vers lui et se jette dans ses bras. Un enfant rit. Youssef imite le bruit d’une bouteille qu’on ouvre, un doigt dans la bouche. Il boit de l’alcool à même la bouteille, crache dans le feu, puis imite le caquet d’une poule. Youssef pensif regarde les enfants s’éloigner. Il marche, s’arrête, referme son manteau pour se protéger du froid et entre dans une vieille maison sombre. Youssef se souvient : Fatma son épouse sort de l’ombre et lui parle. Youssef arpente la maison, la bonne (portant un foulard) sort et lui dit quelque chose. Il la regarde puis rentre dans une pièce. Une veille femme, sa mère, assise près d’un brasero lui parle. Il s’accroupit devant elle. La bonne vient lui essuyer les cheveux, laisse la serviette, puis sort avec le manteau pour le faire sécher. La bonne le regarde, il fait de même et continue à essuyer ses cheveux mouillés par la pluie. Il prend une cigarette, l’allume et en tire une bouffée. Youssef se souvient. Il voit sa fille, Raja, à la fenêtre et ses deux autres enfants, Meriam et Adel, assis près d’un gramophone. La vieille lui parle, puis se penche, retrouve son chapelet et commence à l’égrener. Youssef, sans y prendre garde, est sur le point de faire tomber la cendre par terre, la bonne se précipite en courant et lui tend un cendrier. Youssef lui pose une question, elle répond brièvement et s’éloigne vers la porte. Entendant un bruit de pas, elle s’arrête, se penche en levant une jambe devant Youssef, puis elle sort. Youssef se souvient : enfant, il court à travers la maison, la bonne le poursuit, il la regarde, s’enfuit et pénètre dans une sorte de sanctuaire de moineaux ou de pigeons, avec un grand nombre de bougies allumées. Il se blottit dans un coin, une femme l’appelle, il vient auprès d’elle. Elle lui pose doucement une question, il répond en baissant la tête. Elle l’embrasse sur la joue, lui dit encore quelque chose puis baisse un rideau. Youssef se retourne, sa mère l’appelle, lui reproche ses absences, le compare à son père et à son frère, Abdallah, tout en exprimant sa préférence pour ces derniers. Youssef se retourne vers sa mère, s’accroupit devant elle, lui pose une question sur les enfants. Elle lui répond qu’elle les voit peu. Il se relève, soupire, pose sa tête contre le mur. Il se souvient: sa fille sur le pas d’une porte, Myriam jeune fille, sa maîtresse, Zeineb, accueille celle-ci et l’appelle. Il enlève son tablier de cuisine, sort, sa fille lui tend des fleurs en lui souhaitant bon anniversaire. Il lui sourit, elle sourit, un dialogue s’établit entre eux, puis il baisse la tête, sa fille lui parle de son fils Adel. La bonne rentre, Youssef relève la tête et lui demande la clé de la chambre. Youssef se souvient, revoit sa femme, Fatma, dont il est divorcé, et ses deux filles dans leur ancienne maison. Sa fille l’embrasse, sa femme lui apprend que des hommes le cherchent. Il s’inquiète et sort précipitamment. Revenant au présent, Youssef sort de la chambre, s’approche d’une fenêtre, se penche à travers les barreaux et aperçoit une jeune fille qui chante. Elle s’adresse à lui et lui donne quelque chose.

Youssef monte longuement des escaliers, entend des bruits, s’arrête, il se souvient : Il se revoit brûler des papiers, une jeune femme vient lui apprendre qu’on a arrêté son ami Raouf.

Youssef revient au présent, puis se souvient encore : Dans un commissariat, un policier lui parle, un autre fait entrer son ami Raouf, le visage tuméfié. Youssef revient au présent. Il ouvre le cadenas d’une porte, laisse tomber la clé, la ramasse, entre. Il regarde, souffle dessus pour chasser la poussière. Il se souvient. Des images se succèdent : enfant, il est sur une balançoire. Adulte, en liberté, il écrit, en prison (où il partage la cellule avec d’autres prisonniers) un policier ouvre un petit châssis à travers lequel il passe de la nourriture aux prisonniers, Youssef attrape au vol un stylo, écrit quelque chose et le cache dans un interstice du mur. Furieux, le policier entre dans la cellule, il lui demande le stylo, Youssef rit. Youssef se souvient encore, il se revoit entrain de lire des papiers, sa fille, Raja, cri papa, il se retourne, la prend dans ses bras, lui caresse la joue, il se met un doigt dans la bouche et imite le bruit d’une bouteille qu’on ouvre. Raja regarde ce qu’il écrit. Il lui donne une photo de lui enfant, elle lui reproche ses départs répétitifs.

Dans la chambre, la bonne masse la jambe de la mère de Youssef et lui demande de lui trouver un mari. La vieille acquiesce. Dans la cour de la maison, Youssef s’assoit sur la balançoire, sa fille vient se mettre sur ses genoux. Youssef se souvient : dans le hall de la grande maison, deux jeunes filles avec des tenues de gymnase se balancent, deux jeunes hommes les poussent. Youssef demande à sa fille Raja l’idendité de ses amis, elle lui répond qu’ils font partie du club de théâtre où elle est inscrite. Il cache ses yeux derrière ses doigts, puis s’approche de la balustrade, regarde en bas et exprime son mécontentement. Blessée, Raja s’enfuie. Youssef s’assoit sur les marches de l’escalier. En bas, Raja dit au revoir à ses amis. La bonne vient à la rencontre de Raja en se plaignant de la vieille femme), Youssef descend, réprimande la bonne sévèrement. Il s’assoit, sa fille lui parle, lui reproche de ne jamais approuver ce qu’elle fait, en dépit de ses efforts pour lui plaire. Elle s’enfuit en pleurant. Youssef pleure. Raja demande une cigarette à la bonne qui est en train de laver du linge, puis s’enferme dans les toilettes en pleurant. Youssef se souvient : Raja petite, entre dans les toilettes, et ne ferme pas la porte. Son oncle Abdallah (frère de Youssef), lui crie de fermer la porte, elle refuse et dit quelque chose à propos de Adel son frère. Abdallah crie et ferme la porte du W-C violemment. Raja sort des toilettes et baisse ses jupes dehors). Il se souvient encore, se revoit lisant Antonio GRAMSCI, Son ex-femme Fatma lave le linge avec deux autres femmes, les enfants jouent bruyamment. Youssef sort de la chambre en criant, il se dispute avec sa femme.

Youssef revient au présent. Il pénètre dans le hall de la vieille maison désertée. Les larmes aux yeux, il hallucine : un cheval blanc se cabre dans le hall et hennit. Youssef quitte la maison. Il est en proie à une crise d’asthme, il est sur le point de tomber. La bonne accourt pour le soutenir. Il cherche ses papiers. Sa fille Raja, vient le couvrir avec sa cape, il se relève. La bonne lui apporte un verre, il la gifle, faisant tomber le verre qui se brise finement. Il s’adresse à la bonne, puis à Raja en la secouant, il continue à s’agiter en bute à une colère telle, qu’il a l’impression d’étouffer. Il cherche dans sa veste son médicament contre l’asthme, respire, dit encore quelque chose à Raja. Cette dernière s’enfuit. Il se souvient : elle s’enfuyait de la même manière quand elle était petite, à chaque fois qu’il criait. Youssef reprend son médicament, remet son manteau, rejoint sa fille, ils se disputent encore. Dans sa chambre, Youssef tousse encore très fort, la bonne l’épie de derrière les rideaux de la porte. Youssef s’éloigne, lui jette un coup d’oeil, puis il sort. Dans la rue, un nain se chauffe devant un feu allumé (c’est encore la célébration de La « Achoura »), Youssef lui adresse un sourire, il se penche pour réchauffer ses mains, se relève avec sa paperasserie.

Youssef se souvient : il est chez Zeineb, sa maîtresse, il se réveille tard dans la nuit, le torse nu, il parle à Zeineb qui vient de rentrer d’une soirée. Zeineb s’approche de Youssef, lui caresse les cheveux, lui pose une question sur ses enfants. Il répond qu’il a honte de les négliger. Elle lui caresse le visage. Ils continuent à parler. Youssef veut lui faire l’amour, elle refuse, prétextant de sa fatigue, puis lui dit qu’elle n’a pas envie. Furieux, Youssef se relève, il se retourne, lui parle de ses six années de prison, de son attente, de sa solitude. Elle se lève, passe son peignoir, lui dit que les temps ont changé. Furieux il veut la rejoindre, elle se retourne pour lui reprocher de se prendre pour la conscience du monde. Youssef s’assoit sur les marches de l’escalier, met ses chaussettes. Zeineb s’assoit près de lui, tire une bouffée de sa cigarette, la lui tend, il la refuse d’un geste. Ils se disputent encore. Youssef se relève, descend l’escalier, Zeineb se penche à la rampe, puis le rejoint. En bas, dans le séjour, Zeineb s’assoit dans un fauteuil, toujours en fumant une cigarette. Youssef met son manteau, puis sort en fermant la porte.

Revenant au présent Youssef s’approche de nouveau du nain. Le feu s’est éteint, le nain caresse un chat, il parle à Youssef. Youssef miaule comme le chat, le nain s’enfuit en le traitant de fou. Dans la rue, Youssef allume une cigarette, marche en serrant ses paperasses contre lui, il s’arrête devant une fenêtre. Une chanson s’élève. Youssef observe un vieux monsieur, Sghair, qui travaille dans son coin. Il entre, s’arrête dans l’ombre, puis refait un pas. Sghair le reconnaît. Youssef se jette dans ses bras, l’embrasse. Le vieux lui sourit. Youssef lui demande du thé. Sghair lui en verse. Youssef boit une gorgée. Sghair évoque leurs souvenirs communs en souriant. Youssef lui sourit. Il lui parle de l’Indochine puis s’assoit et parle encore. Sghair lui parle de la médina.

Youssef se souvient, des images lui reviennent : sa fille Raja vient le rejoindre dans la cave, l’embrasse en riant. Zeineb l’embrasse. Zeineb lui apporte des fleurs et un « burnous » (large et longue cape en laine avec capuchon, tissée à la main). Zeineb lui parle, il interrompt sa lecture, lui sourit. Zeineb se regarde dans un miroir. Il lui pose une question. Zeineb le taquine, lui ôte son cache-col.

Sghair monte l’escalier, se dirige vers un étage supérieur. Il laisse Youssef seul. Ce dernier se souvient, se revoit dans la prison : un policier vient le chercher pour la ronde. Sghair revient dans la cave, lui tend une bouteille de vin. Youssef l’ouvre, se verse un verre et en verse un à Sghair. Sghair joue au jeu de la ficelle : Youssef met le doigt , le vieux tire sur la ficelle. Youssef se verse un autre verre et le boit d’un trait. Sghair met maintenant le doigt dans la ficelle. Youssef tire. Youssef se relève. Sghair entre dans une petite pièce et dévoile un coffret. Youssef le rejoint. Sghair tire des vieux tracts du coffret et les lui tend. Youssef se souvient : des papiers volent au-dehors par la fenêtre; des policiers les attrapent. Au poste de police, Youssef et ses amis ont leurs visages cachés derrière des cagoules, les policiers leur dévoilent le visage. Dans la cave, Sghair lui parle de la prison. Youssef se relève. Sghair relève ses vêtements et lui montre une enflure, une ancienne cartouche d’Indochine. Il demande à Youssef de toucher la cicatrice, Youssef le fait. Ils évoquent Bizerte. Youssef et Sghair quittent la cave. Ils marchent dans la médina, Youssef précédant sghair. Youssef s’imagine entendre le hennissement des chevaux. Sghair, une bouteille de vin à la main, le rejoint. Youssef se remémore une scène de torture dans la prison. Il a les mains liées, les bourreaux lui arrachent tous ses vêtements. Tout nu, lié à une « falqua » (sorte de bâton avec une corde servant à maintenir les pieds en l’air), les policiers le torturent, le frappent sur les pieds, le brûlent avec des cigarettes. Les policiers finissent par délier les pieds de Youssef, l’obligent à marcher : ses pieds laissent de grandes traces de sang. Ses bourreaux le frappent au visage, du sang coule de sa lèvre fendue. Un policier le tient accroupi, un autre lui enlève la ceinture de son pantalon. Le premier policier approche le visage de Youssef de la braguette du deuxième policier, un troisième policier se penche et lui broie le sexe de ses mains. Youssef crie. Youssef se souvient encore : dans sa cellule il gît en se frappant aux murs pendant qu’un policier ferme les cellules à triple tour.

Revenant au présent, Youssef court dans une rue. Il dégringole des escaliers, s’imaginant que des policiers le poursuivent. Il court avec des tracts à la main. Il passe devant un feu allumé. Il imagine du sang glissant par la fente d’une porte. La nuit tomba. Youssef erre dans les rues. Il se retrouve dans un quartier de prostituées. La pluie coule très fort, des putes accompagnées par leurs souteneurs arpentent la rue. Youssef rentre dans un bâtiment, une pute lui adresse un sourire, il lui rend son sourire. Il se souvient : une femme est en train de se faire belle, deux filles l’aident à se préparer, tandis que deux hommes attendent devant sa porte. Un homme lui jette quelque chose à la figure et s’enfuit. Une scène chez un coiffeur: Sghair rejoint Youssef, ils s’arrêtent devant un marchand de fèves. Youssef se souvient, il revoit une scène de tatouage, une grosse femme sur le corps d’un homme. Youssef et Sghair se rendent chez une pute, Nana, une vieille connaissance de Youssef. Chez Nana des putes jouent au violon. Youssef fume du haschich, la tête sur les genoux de « Nana ». Youssef lui raconte ses tortures, elle lui pose des questions, lui caresse le visage. Il lui parle de Raouf. Lui apprend que Raouf a finit par partir à l’étranger après sa sortie de prison. Youssef se blottit dans les bras, Nana, elle lui déboutonne sa chemise, le questionne sur une cicatrice qu’il a, il lui répond qu’il s’agit d’ une trace de torture. Il l’embrasse. Sghair joue au jeu de la ficelle avec une pute. Une autre pute les observe en souriant. Youssef se rhabille, il parle à Nana, fume une cigarette, lève les yeux et voit des pigeons s’envoler. Il se souvient : Raouf ouvre une fenêtre et laisse les moineaux s’enfuir. Youssef boit du vin et observe Sghair jouer, il lui chuchote dans l’oreille que Nana veut jouer avec lui, puis s’éloigne en le laissant seul avec Nana. Nana s’approche de Sghair, met sa main dans son pantalon, Sghair s’enfuit effrayé, dévale les escaliers et tombe. Youssef le rejoint en courant, l’aide à se relever, marche pendant que Sghair se démène pour descendre, il l’aide à s’asseoir. Ils rigolent enfin, puis ils parlent de Raja. Youssef se fâche, il en a marre de parler de la prison. Il crie, pleure, saisit un « Hallab» (récipient en terre servant à boire), le remplit d’eau, boit, s’approche d’un miroir et balance l’eau sur son reflet dans la glace. Youssef se parle à lui même, appelle Sghair et sort en courant pour le rejoindre. Il le retrouve assis silencieux. Youssef adosse sa tête au mur et chante : une chanson triste à propose d’ un cheval bâtard privé de liberté. Sghair reprend le refrain. Il chante avec lui en choeur. Youssef sourit, vient s’asseoir à côté de Sghair en tapant sur ses tracts et en scandant la mesure, ils chantent ensemble. Ils se promènent en riant et en dansant dans les ruelles de la médina. Dans la voiture, Youssef chante en conduisant, Sghair à ses côtés. Youssef conduit très vite, ils passent devant un bar qui ferme ses portes. Youssef parle de « l’univers »1 à l’époque où il le fréquentait. La voiture s’arrête au bord d’une plage, Youssef descend, regarde les vagues mugissantes et demeure songeur. Sghair lui parle de son frère Abdallah. Youssef se souvient : sa fille Raja sur les épaules d’un gars du quartier, ses enfants dansent une ronde en chantant. Abdallah surgit menaçant. Le gosse prend peur, il fait descendre la petite Raja de ses épaules et s’enfuit. Abdallah frappe la petite sur la main, elle s’enfuit en pleurant, se plaint auprès de son père, il la prend dans ses bras, lui demande où elle a mal et l’embrasse sur la main. Abdallah vient le mettre en garde. Youssef furieux lui rappelle qu’il lui interdit de frapper ses filles. Abdallah rétorque en lui rappelant les vertus du bâton dans l’éducation des enfants puis sort.

Sghair et Youssef remontent dans la voiture. La voiture parcours les rues mouillées de Sidi Bou Saïd.2 Youssef et Sghair montent les escaliers en discutant. Ils entrent dans un café et demandent un narguilé. Youssef tire une bouffée ils continuent de discuter. Youssef se lève pour aller voir son fils Adel, censé être chez son ami Férid Ayari à Sidi Bou Saïd. Sghair l’appelle et lui demande d’être patient avec Adel. Youssef arrive devant la porte d’une maison de jeunesse, appelle Adel, il entre dans le noir, se cache le visage quand la lumière d’une projection de diapositives l’aveugle. Adel voit son père, il demande à un ami à lui de cacher sa présence à son père. L’ami de Adel va à la rencontre de Youssef, et lui annonce que Adel refuse de le voir. Dans la maison de jeunesse, des couples se trouvant dans un séjour, s’embrassent et discutent. Son fils Adel les filme discrètement avec une petite caméra. Youssef redescend vers le bas du village. Dans les escaliers, au milieu de la foule, il s’arrête, une fille le regarde l’air intéressée, il la regarde à son tour. Elle le prend par la main. Ensemble, sous la pluie, ils descendent les escaliers en courant. Ils arrivent à la plage, entrent dans une vieille baraque. Ils font l’amour d’une manière exubérante. Youssef sort de la baraque, tout nu, il se met sur un rocher, il pousse un cri sauvage en faisant tourner sa chemise dans l’air. Il se rhabille. La fille vient le rejoindre. Youssef se rappelle de Sghair. Il rebrousse chemin pour aller le chercher. En remontant les escaliers, il tombe net sur son fils. Celui-ci cherchant à l’éviter, s’enfuit. Dans les rues de Sidi Bou Said « La Kharja »3 passe, Youssef debout l’observe. Il traverse en sens inverse, remonte dans sa voiture et s’écroule sur le volant en sanglotant. Dans la rue un policier ouvre une fontaine publique et fait couler l’eau. Youssef se souvient : Raouf rampant contre les murs de sa cellule, et lui se tenant la tête entre les mains et hurlant de douleur. Youssef croit voir un cheval se cabrer. Il se souvient, il se revoit chez Zeineb, la cherchant sans la trouver. Il circule de pièce en pièce, échoue dans la cuisine, voit l’amoncellement de la vaisselle sale dans l’évier, ouvre le robinet, se lave les mains, puis sort une bouteille du réfrigérateur et boit à satiété. Il se souvient encore : devant la glace de l’armoire, Zeineb et lui enlacés. Youssef roule, il parle à voix haute à propos de politique. Il arrête sa voiture, monte les escaliers. Adel, son fils, est dans un café entrain de fumer. A la vue de son père, Adel cache sa cigarette, Youssef vient s’asseoir auprès de lui, il lui tend une cigarette. Adel la refuse. Tout d’un coup, Youssef se cache le visage de la main et court en sanglotant se cacher derrière une colonne. Son fils se lève et le rejoint. La voix du Muezzin4 s’élève. Youssef et Adel sont dans la voiture. Youssef interroge Adel à propos de sa soeur Myriam. Adel se tait. Le jour se lève. Youssef a oublié Sghair. L’apercevant, ce dernier, l’appelle du bord de la route, mais Youssef ne le voit pas. Youssef descend de la voiture. Il s’étire, respire un grand coup, puis revient dans la voiture, et apprend à son fils qu’il a l’argent nécessaire pour financer ses études à l’étranger. Sghair joue à la ficelle avec une bonne. Le pari porte sur une bouteille de vin. Sghair perd. Il regrette d’avoir suivi Youssef. Adel frappe à la porte de Myriam et s’efface devant son père. Un homme leur ouvre la porte en criant. Youssef entrevoit Myriam pratiquement nue à travers une fenêtre. Il se retire dans un coin et crache du sang. Il a de nouveau une crise d’asthme. Myriam qui vit maritalement avec cet homme, sort de la chambre enveloppée d’une serviette. Elle reproche violemment à son frère d’avoir amené leur père. Youssef se souvient, il se revoit étendu et Zeineb lui apportant une grappe de raisin. Il revoit son frère Abdallah réprimandant Myriam, le revoit faisant ses ablutions, et se disputant avec lui. Youssef quitte chez Myriam, il monte dans sa voiture et reprend la route, alors que la radio annonce un discours de Bourguiba.5 Youssef se rend à l’abattoir où travaille Abdallah. Des bêtes égorgées saignent encore. Abdallah inspecte les bêtes, il serre la main de Youssef, ils se disputent pour la première fois à propos de l’alcool. Calmés, ils discutent à propos de l’éducation des enfants de Youssef. Celui-ci demande à son frère de ne pas s’en mêler. Ils se disputent de nouveau. Youssef demande de l’argent à Abdallah pour son fils. Il tourne en rond. Le ton monte, Youssef arpente furieusement l’abattoir. Il prend Abdallah par le collet. Abdallah le repousse, Youssef tombe, il essaye de se relever, mais trop affaibli, il retombe. Abdallah se moque de lui, ils se disputent à propos de leur conception de la politique, l’un défend l’intégrisme, l’autre la gauche marxiste. Abdallah se moque encore de Youssef, le frappe sur le visage. Youssef crie, regarde les bêtes qu’on égorge, un cheval agonise, du sang suinte de ses yeux. Youssef regarde encore une fois et s’enfuit. Youssef remonte dans sa voiture. Un cheval devant l’abattoir refuse de rentrer, mais il est finalement pris au piège. Un cheval noir cavale, encore en liberté, dans l’abattoir. Youssef brûle ses mémoires, un marchand de beignets, lui demande de lui donner les feuilles de papiers si elles ne sont pas imprimées en caractères arabe6. Youssef répond par la positive. Des versets du Coran sont diffusés par la radio au cours d’une émission consacrée à la « Achoura ». Le marchand lui répond qu’il faut brûler les papiers où sont transcrites les paroles de Dieu. Un feu crépite dans la rue. Dans une sorte de Hamam déserté, Youssef se lave entièrement le corps. De l’eau coule de ses yeux. Youssef halète. Dans l’abattoir le cheval blanc est abattu au nom d’Allah.

Le cheval agonise, Youssef crache du sang, essaye de s’agripper au mur, puis se laisse choir en laissant des traînées de sang sur le mur. Un cheval blanc court en liberté sur la plage.

 

1 Café de Tunis, lieu de rencontre de certains intellectuels de gauche.

2 Village balnéaire typique, situé sur une colline, dans la banlieue nord de Tunis.

3 Procession annuelle à connotation religieuse célébrant le saint, Sidi Bou Saïd El Beji dont le mausolée est sis au village de Sidi Bou Saïd qui porte son nom.

4 Appel à la prière

5 Premier président de la république tunisienne, décédé en avril 2002.

6 L’arabe étant la langue du Coran, les musulmans brulent les écrits en arabe et ne les utilisent pas pour l’emballage.