Peut-on critiquer Kheïreddine?

A l’instar de ses confrères, l’historien Hédi Timoumi rappelle, dès les premières pages de son remarquable ouvrage La Tunisie et la modernisation/ la première constitution du monde islamique, que depuis l’expédition de Bonaparte en Égypte entre 1798 et 1807, le monde arabe a été confronté avec un monde occidental absolument en avance, armé de sciences, de machines et de capitaux. Certains pays arabes et musulmans durant le 19ème siècle tâcheront de se protéger contre ce monde occidental conquérant en tentant de rattraper l’ère du Monde et de la Modernité à l’instar de la Turquie Ottomane, de l’Égypte à l’époque de Mohamed Ali Pacha, du Liban, de l’Algérie et de la Tunisie. Inégales en terme d’audace et de profondeur, l’auteur nous confirme que l’expérience égyptienne était la plus conséquente sur le plan industriel et dans l’armement, la libanaise sur le plan intellectuel et linguistique, et l’expérience tunisienne sur le plan politique. Passés en revue ces rappels tout à fait admis et le tour d’horizon, synthétique et perspicace, des conditions sine qua non du concept même de Modernité, le chercheur nous réservera un point de vue singulier, un ton libre et affranchi qui n’hésitera pas à saisir non seulement les tenants et les aboutissants de ce mouvement moderniste précurseur dans le monde arabe et musulman, mais s’attellera également à souligner ses manquements et ses capitulations.

Hédi Timoumi –professeur d’Histoire Contemporaine à la Faculté des Sciences humaines et Sociale de Tunis- dressera, entre autres, un portrait inédit de Khéreddine, révélant les écarts entre ses idées et sa praxis et surtout son manque de combativité aux moments cruciaux…

L’enthousiasme d’abord!

Hédi Timoumi nous rappelle que l’expérience moderniste en Tunisie a précédé la colonisation contrairement aux autres pays arabes et musulmans et souligne cette particularité pour ses conséquences dans le progrès tunisien à l’époque contemporaine. Selon lui, la Tunisie a bel et bien connu, durant les années 1831-1877, un mouvent d’investissement de l’Histoire qui a consisté en une entreprise de modernisme audacieuse et originale qui a concerné, d’une manière inégale, l’armée, l’économie, la politique, la législation et l’éducation. Le résultat le plus brillant de cette entreprise est l’instauration de la première gouvernance constitutionnelle dans tout le monde arabe et musulman entre 1857 et 1864.

Le chercheur précise que c’est au sein de la sphère gouvernante qu’immergea, en 1831, le mouvement moderniste. Il débuta avec des individualités brillantes à l’instar de Hassine Bey, de Ahmed Bey (devenu célèbre par l’abolition de l’esclavagisme, par l’instauration d’ une armée moderne et des premières institutions capitalistes..) et de Mahmoud Gâbadou. Il s’intensifia, avec, dès le début des années 50, avec un groupe soudé autour de Kheïreddine Pacha qui rassembla, entre autres, Ahmed Ibn Abi Dhiyef, le Général Hassine, Mohamed Beyrem Al- Khamess et Salem Bou Hajeb…

L’auteur considère que Kheïreddine Pacha (ou encore Khéreddine Ettounsi) et le Général Hassine sont les personnalités déterminantes du mouvement moderniste tunisien. Vouant visiblement respect et admiration à Khéreddine Pacha, grand vizir en Tunisie entre 1873 et 1877, il ne manquera pas de rappeler que l’illustre moderniste a entrepris une réforme législative gigantesque qui concerné l’armée, l’économie et la justice. Et que lui revient également, à son retour au pouvoir en 1869, et notamment en cette année 1975, la fondation du collège Sadiki qui met en avant de nouvelles méthodes d’enseignement plus séculaires et dont les diplômés seront parmi les personnalités tunisiennes les plus illustres de la lutte contre la colonisation française et et de l’élite politique et culturelle de la Tunisie Indépendante..

A l’instar de Napoléon, représentant selon Hegel de la révolution française (1789- 1799), Khéreddine est, selon Hédi Timoumi, le représentant du mouvement moderniste tunisien, héritier de cette même révolution. Il avance que son ouvrage La voie la plus sûre pour connaître l’état des royaumes, ( rédigé au cours de la période durant laquelle Khéreddine s’était retiré de la scène politique entre 1862 et 1873), dans lequel Khéreddine expose les causes de la décadence de la Tunisie et plus généralement du monde arabo-musulman est le deuxième grand écrit de référence après celui de Rafâa Rafaâ Ettahataoui.

Sur cette même lancée, l’historien évoque ce qu’il nomme « les trois années glorieuses » qu’il situe entre 1857 et 1864. Il décrit une période joyeuse et optimiste où les intellectuels tunisiens respirent, après de longs marasmes et en dépit d’un quotidien difficile, un souffle nouveau et libérateur (P.115).

Les manquements ensuite.

Tout en saluant les initiatives des pionniers du mouvement moderniste tunisien, Hédi Timoumi n’hésite pas à conclure que leur démarche était portée par « un courage mou » (P. 287) car de bout en bout d’une extrême prudence. Le chercheur illustre cette prudence par la tiédeur des réformes des secteurs considérés comme non stratégiques à l’instar de la culture, de l’information et de l’enseignement et des concessions largement consenties aux propriétaires fonciers et aux artisans sans s’autoriser une véritable alliance entre « la mosquée, le marché et la ferme » (P. 227). L’auteur considère ces options d’autant plus critiquables qu’en ces années 1830 l’analphabétisme était largement répandu et le mince enseignement se réduisait au seul apprentissage du coran, si ce n’est à la récitation et rien que la récitation ( l’enseignement consistait « à enseigner l’ignorance » P. 48).

Selon l’auteur, la majorité des modernistes, -en plus de leur appréhension superficielle de la modernisation- (P. 287) ont souffert d’une conscience erronée de certaines catégories populaires, d’une résistance coriace des conservateurs, notamment de l’autorité religieuse de l’époque et des entraves commises par les forces capitalistes européennes et particulièrement françaises. Si Khéreddine et le Général Hassine ont fait souvent preuve de fermeté, d’autres ont capitulé face aux difficultés, certains, à l’instar de Ahmed Ibn Abi Dhiyef, prônaient l’évitement de la confrontation et d’autres encore, tel que le Général Rustom, se contentaient d’une sympathie timorée.

C’est alors que l’historien est le plus au clair de ses postulats: « la dimension économique a été la limite de la pensée des modernistes, parce que ces derniers étaient soit obnubilés par la réforme de l’armée (à l’instar d’Ahmed Bey), soit par la réforme politique considérée par Kheïreddine et ses compagnons comme le pilier central de leur action » ( P. 271).

Pourtant le même Kheïreddine et son fidèle Général Hassine, contrairement à Hassen Bey et Ahmed Bey, étaient convaincus que la démarche moderne est une révolution cérébrale totale ( P. 285). Ils savaient, bien plus que leurs contemporains, que la modernisation ne consistait pas dans l’imitation de certains aspects de la civilisation occidentale, tels que l’habillement et l’ameublement, et le simple apprentissage des connaissances scientifiques, industrielles et militaires. L’un et l’autre réalisaient parfaitement que la modernisation réelle exigeait l’adoption jusqu’à l’incorporation de l’esprit rationnel scientifique occidental qui plus est « un esprit rationnel universel »Plus d’homme et moins de Dieu », P. 254). Le hic selon l’auteur, c’est que dans cette Tunisie de Beys majoritairement décadents, de Tunisiens majoritairement analphabètes et conservateurs, les deux illustres modernistes étaient les seuls à être convaincus qu’il fallait opérer à une Véritable Révolution de Modernité (instaurer des Valeurs Universelles) et non pas à impulser une réforme moderniste (dimension procédurière qui vise à améliorer les conditions matérielles de la vie) ! Et le lecteur apprendra que l’un et l’autre, à diverses circonstances, ne manqueront pas à leur tour de faillir à leur mission par choix ou, plus souvent, par pragmatisme et réalisme. Le constat est parfois déconcertant. A partir de la page 255, le chercheur écrit: « le mouvement moderniste tunisien n’était pas un mouvement collectif. Il reposait sur des individualités. L’esprit libéral qui le portait, était resté circonscrit à une élite d’autant plus nucléaire, qu’elle était, notamment par alliances matrimoniales, issue de la sphère du pouvoir. Quant à la culture du peuple, elle a demeuré égale à elle même: une culture religieuse et conservatrice.». Plus loin, il ajoute: « les modernistes considéraient même, selon un point de vue obtus et anachronique, que la politique était affaire d’élite et que si le commun des mortels s’en mêlait, il ne pouvait que la dévoyer. Raison pour laquelle, il fallait éloigner les non initiés » ( P. 255). Et l’auteur de s’étonner de la velléité des réformistes à faire adhérer des sympathisants, y compris parmi les privilégiés, à leur cause. Ce constat-là, sera la plus grand reproche que l’auteur formulera à l’encontre de Kheïreddine et du Général Hassine. Il s’étonne que ces derniers ne pensèrent guère à créer des forces sociales qui soutiendraient leur projet moderniste en dépit de leur connaissance indéniable, ayant tous les deux longuement séjourné en Occident, des moyens de mobilisation populaire pratiquées au sein de la vie politique européenne. L’auteur explique même que le peuple était considéré par les réformistes comme une foule ignorante, immature voire dangereuse. Plus que cela, les réformistes ne se démarquèrent guère de la mentalité ambiante, reconduisant envers les paysans et les bédouins le scepticisme, le rejet et le mépris (« les gens de l’impudeur et de la corruption » P. 261). S’indignant de voir Kheïreddine, censé incarné la sagesse, afficher un tel parti-pris épidermique et irrationnel, l’auteur souligne l’écart évident entre les idées des réformateurs et leurs traductions en actes: la gestion des affaires sociales. S’appuyant sur d’autres exemples, tout autant significatifs, à l’instar de la loi agraire de l’année 1874 qui réduisit les ouvriers agricoles à ce que le chercheur assimile au sevrage, Hédi Timoumi interroge le degré de conviction des réformateurs, et à leur tête Kheïreddine, à l’égard des Valeurs de la Modernité.

Un texte savoureux.

Dans une langue belle, simple, entraînante, l’historien relatera les faits, les argumentera par des documents inédits dont certains issus des archives (qu’il considère comme une source précieuse) et en plus, tel un romancier habile, il racontera et l’espoir et la débâcle, les audaces et les manquements par des anecdotes, des récits de tribunaux, et même par des proverbes populaires qu’il inclut avec humour et distanciation. La Tunisie et la modernisation/ la première constitution du monde musulman de Hédi Timoumi est franchement un ouvrage précieux pour une connaissance critique de notre Histoire, conséquent par les postulats théoriques et conceptuels qui dépoussièrent les amalgames entre Modernité et Modernisme et séduisant par la qualité de son écriture et de son édition.


Hédi Timoumi, La Tunisie et la modernisation/ La première constitution du monde islamique (en arabe) / Ed. Dar Mohamed Ali Al-Hammi/ Tunis, 2010/ 296 pages/ 12 dinars.

Après demain, le vendredi 30/04/2010 à 18h, à la libraire Artlibris ( avenue Habib Bourguiba, Salammbô), l’écrivain Mohamed Bouamoud présentera et dédicacera son nouveau roman Les années de la Honte. Il me viendra alors de vous parler de son parcours et de vous proposer une petite note de lecture qui servira comme introduction au débat avec l’auteur.

En guise d’avant-goût, je vous livre mes premières impressions sur le roman en question et vous invite à venir nombreux pour rencontrer un talent prometteur de la littérature francophone tunisienne.

Le fils du Hadj Hitler

Les années de la Honte est le troisième roman de Mohamed Bouamoud, auteur de Essayda El Mannoubyya ( 2ème prix du roman tunisien/ La Médina-Hammamet, 2008) et de Visages (prix découverte du Comar 2009).

Le roman s’ouvre sur le feu: une masure qui s’enflamme, une mère, Khira, qui sauve ses deux jumeaux de quatre ans, une fille Khédija et un garçon, Khaled (l’immortel), à la blondeur suspecte et aux yeux bleus. Parce que son troisième fils Mansour -celui qu’on propulse vainqueur- était absent ce soir-là et que l’époux de Khira, Achour, parfois père, s’est laissé cramer par les flammes.

Cette séquence d’ouverture est un souvenir, il resurgira, lorsque la mère Khira se décidera à raconter à Khaled l’histoire-fardeau de sa naissance et les raisons de son rejet par les habitants de B…., le village qui les a reçus un temps et bannis longuement.

C’est le récit d’un enfant de la honte, du viol, du mépris qui ne manquera pas de s’articuler

sur la grande Histoire, celle du débarquement des Allemands en Tunisie, de l’abdication de la France et de la rescousse des Alliés.

Les années de la Honte c’est donc d’abord cela, l’histoire d’un jeune homme née dans ces années-là, fils d’un père doublement traître qui porta l’uniforme des colons Français pour ensuite le troquer contre le salut à Hitler. Ensuite, c’est le récit des années de l’humiliation racontées par la mère Khira, agonisante sur un lit d’hôpital.

Un récit qui épouse les soubresauts de la mémoire, son caractère kaléidoscopique, qui aurait pu être délicieusement subjectif mais qui cède parfois à la chronologie des évènements et à l’objectivité qu’elle suppose.

L’auteur relate ceci et cela dans une langue personnelle, assez savoureuse, suffisamment rythmée pour tenir le lecteur en haleine et s’avère obsédé par des thématiques déjà explorées dans Visages, son roman précédent.

Les marginaux, les laissés-pour-compte, les gens du peuple, saisis voire broyés par les contextes sociaux et politiques qui les dépassent, sont de nouveau les protagonistes d’un conteur doué, à l’imagination habitée et fertile.

Un auteur qui a des choses à nous dire sur l’honneur, le patriotisme, la ruse de l’Histoire mais surtout sur l’humain, sur ses fragilités, sur ses tentations et toutes ces choses qui se passent à l’insu de sa volonté et de ses désirs.

Un tout petit regret tout de même, il me semble qu’avec Bouamoud, les cartes sont d’emblée distribuées, les dès sont déjà jetées, quelque chose d’un peu consensuel délimite le territoire des bons, des bêtes et des truands. Une traînée de valeurs qui fait que du début jusqu’à la fin les valeureux habitent leurs camp et les lâches le leur. Les lignes de démarcation, pour ainsi rappeler le contexte de la la bataille de Tunisie (8 Novembre 1942-9 Mai 1943) trame de fond du récit, semblent peu bouger …

Pourtant même à cela le lecteur cédera, emballé qu’il est par une écriture vivante, trépidante, portée par un souffle continu et jamais démenti.

Cette verve qui coule, cette sève qui nourrit, font que l’écriture de Bouamoud est la plupart du temps une déferlante de sensations, de sentiments et d’affects qui n’ignorent ni les secousses des corps, ni les tourments de l’esprit…un ton singulier, un écrivain adroit qui sculpte ses personnages dans une justesse précieuse et parions-le un futur auteur-populaire qu’il suffit de découvrir et de faire découvrir pour séduire le plus grand nombre de lecteurs parce qu’il y a dans son écriture, entre l’épopée et le récit intime, une dimension collective et fédératrice, qui nous invite à visiter notre mémoire et à abandonner l’assignation à l’amnésie, au désenchantement et au retrait.


Les Années de la Honte de Mohamed Bouamoud, Ed. Sud Éditions, Tunisie, 2010/ 156 pages /Prix: 10 DT

Lecture dans la deuxième partie de Leïla ou la femme de l’aube

par Mohamed Bahi

Il y a quelques semaines, je vous ai proposé la lecture de M. Mohamed Bahi, professeur de lettres françaises de l’université marocaine, du texte introducteur de mon roman Leïla ou la femme de l’aube, et aujourd’hui, je récidive, en vous soumettant sa lecture du texte introducteur de la deuxième partie

Texte introducteur de la deuxième partie ou l’annonce du désenchantement et de la transcendance

Le texte introducteur de la seconde partie est pris en charge exclusivement par le narrateur anonyme. Son regard se focalise sur Leïla qui traverse l’avenue Habib Bourguiba à Tunis : les grands édifices se déploient devant elle et créent l’espace extérieur à arpenter – le théâtre municipal, la banque avec ses comptes corrompus, l’Ambassade de France (évocatrice du rapport à l’Occident). L’art, la finance, la présence extérieure, – la France, ancienne puissance coloniale – se côtoient en autant de signes à déchiffrer. L’indicateur temporel, 11 septembre, souvenir d’un événement tragique, – allusion aux attentats de 2001 contre les U.S.A -, sans précision exacte de l’année, temps de l’écriture – déclenche en elle un désir de se faire pulvériser, elle et tous les badauds qui envahissent la rue, par une bombe ; s’élever au rang de martyr, se faire tuer en accomplissant un acte héroïque dans l’espoir de réveiller son peuple de sa léthargie. Elle dit que c’est un sort atroce ( respirer la charogne) qui attend les « conards », allusion à ce peuple qu’elle qualifie de vain et qu’elle décrit obnubilé par la consommation (emplettes, sachets en plastique, cartons de vaisselle).

Rentrée chez elle le soir, elle pense à un suicide qui serait une mort digne, une mort qui donnerait un sens ultime à son acte. En ouvrant la fenêtre, elle souhaite se dissoudre dans le néant, s’envoler comme un oiseau et échapper à une atmosphère étouffante et oppressive ( ouverture de la fenêtre). En consultant la rubrique de nécrologie d’un journal, elle souhaite y lire la mort de Iteb, ou plutôt la mort de l’amour dont elle n’arrive pas à se défaire. La mort devient ainsi une obsession : partir, mais comment ? Leïla sombre dans une angoisse : elle ne supporte ni la violence perpétrée contre les faibles ( le frère de sa copine d’école battu par son propre père, Souad sa voisine engrossée, abandonnée qui s’est suicidée), ni la résignation d’un peuple passif qui se laisse guider par ses instincts, ni la vie dans un pays sous surveillance policière : « une vielle quadrillée par ses sbires ». «  Leïla s’ennuie de vivre »? Pour chasser ces images et se donner des forces, elle recourt à la musique, remède habituel. Mais elle n’arrive pas à retrouver son calme, la violence des images d’un film vu la veille où deux hommes agressent et violent une adolescente la tourmentent sans cesse. Leïla essaie de percer le secret de cette violence chez l’homme en essayant de la vivre. Angoissée certes, elle résiste et garde espoir dans l’avenir. En attendant, Leïla s’est coupée du dehors en érigeant autour d’elles des murs qui la protégeraient d’un monde féroce et désinvolte. Toutefois la rencontre avec Nada, une ancienne condisciple, la tirera de son enfer et influencera la suite de ses récits, jugés moins transparents.

Contrairement au texte introducteur de la première partie où deux narrateurs se relaient, celui de la seconde partie est relaté exclusivement par le narrateur. Les paroles de Leïla sont rapportées sous forme de discours directs (passages écrits en italique) ou sous forme de discours narrativisés.

Le texte est soumis à une organisation rigoureuse, plutôt logique que chronologique :

- Désarroi de Leïla  et souhait de mort ;

- Les causes de l’angoisse de Leïla : la violence contre la femme (film) ; la léthargie et la dérive sociale (attentat)

- Rencontre de Leïla avec Nada : bouée de sauvetage ;

- Retour aux causes de l’angoisse de Leïla : la violence contre les faibles ; l’attrait du vide et de l’anéantissement

- Lettres de Leïla à Iteb dans l’espoir de le récupérer, annonce de l’échec de l’entreprise de Leïla vivant dans une ville sous surveillance policière (écho de la sixième lettre de la première partie, Citoyens vos papiers, où par l’évocation des funérailles du Leader Habib Bourguiba, Leïla exprime son indignation: « comment osent-ils nous dénigrer, nous mépriser à ce point? »

Une autre organisation, sous-tendant le texte introducteur, est rendue par les formes verbales, l’alternance des temps commentatifs et des temps narratifs: le récit commence par le temps présent : bouillonnante, « Leïla marche en bas des escaliers » et nourrit le sentiment de se faire exploser. Avec le présent, s’expriment la proximité et la tension,  avant que le temps futur, par lequel se profile une lueur d’espoir à l’horizon, ne surgisse : « Nada émergera du tréfonds de l’amitié de naguère », ces deux temps relèvent des temps commentatifs.

Le récit enchaîne ensuite avec les temps narratifs : «  Lorsqu’au détour d’une rue, une jeune femme la bouscula », Leïla se projette dans un passé lointain qui l’arracherait à un présent impitoyable, mais ce passé est fait d’actions ponctuelles de courtes durées ; passage qui relate la rencontre entre Leïla et Nada ; puis c’est le retour aux temps commentatifs : « Depuis que Leïla a vu ce maudit film »,  c’est encore le retour de la tension avec des scènes au passé composé qui continuent à peser sur le présent : « Depuis que Leïla a vu ce maudit film de viol et de mort, que d’images de son adolescence ont jailli ! […] Leïla est fatiguée du monde ?»; Leïla a été témoin de bien des violences durant son adolescence ; puis enfin, c’est le futur avec les lettres pour Iteb à qui Leïla s’attache encore. Parviendra-t-elle à le faire plier ? Le narrateur est catégorique : « ses lettres échoueront plus haut… ». Le récit oscille entre un présent douloureux, un passé déconcertant et un avenir miroitant un certain espoir.

La prise de position du narrateur à l’égard de Leïla est manifeste : cette attitude est soulignée par l’adjectif « lâche » dont il la qualifie ; La substitution du nom propre par le nom commun «  la lâche Leïla » (antonomase en jargon rhétorique) ravale Leïla au rang d’un personnage ordinaire, C’est Nada qui occupera, paraît-il, le premier rang dans la suite du récit. Les récits de Leïla qualifiés de « marécageux », autrement dit de boueux, de peu clairs, confirment cette «  dévalorisation ». Les tentatives de Leïla de récupérer Iteb s’annoncent vaines ; ses lettres, selon le narrateur, s’évaporent au-dessus des collines et d’une ville oppressive. Faudrait-il se fier aux paroles du narrateur? Si oui, la lecture de la suite du roman serait inutile. Cependant le narrateur ne justifie pas -pour le moment- la lâcheté de Leïla ; son attention se concentre, en premier lieu, sur Nada. Le lecteur se voit ainsi entraîné à achever la lecture du récit pour en connaître les tenants et les aboutissements. En tout cas, les lettres de Leïla finissent par devenir un alibi pour aborder la violence qui secoue la société, la condition difficile d’un type de femmes, le racisme, la lâcheté d’une population guidée par ses instincts et enfin la tyrannie ordinaire à laquelle est soumise la ville/le pays. Leïla est-elle lâche? Peut-elle faire preuve, à contre courant de ces implacables déterminismes sociaux et politiques, de courage voire d’obstination? Le narrateur qui se plaît dans sa fonction de contrôle détient l’information ; Leïla est de retour à Tunis, mais il n’en révèle pas les raisons. Ses informations sont-elles, alors, complètes ? Leïla réussira-t-elle, malgré tout, à faire revenir Iteb? Son entreprise était-elle en définitive uniquement nourrie par le désir de se réconcilier avec son amoureux d’enfance? Leïla ne tenterait-elle pas plutôt à travers son obstination amoureuse, à raconter tous ses sabotages sociaux, religieux, politiques qui font que la majorité des siens sont dessaisis de leur propre vie, de leur histoire personnelle et intime, collective et citoyenne? Par son acte d’écriture, Leïla ne transcende-t-elle pas en définitive tous les clivages et toutes les barrières pour s’accorder une voix (et une voie) de liberté?

C’est le hasard de la lecture qui a fait que je rencontre, en même temps, deux romans attachants qui de prime abord, excepté le fait de leur statut « d’objet littéraire », n’ont rien de commun. Et je le confirme, le premier vient à peine de sortir, premier roman d’un jeune auteur tunisien, récompensé par le prix Comar de la découverte; et le second, sorti en 1976 (plus de trente ans déjà!) est l’œuvre d’un auteur prolifique, réputé et consacré entres autres par le prix Goncourt pour « La Nuit Sacrée » en 1987.

Visages de Mohamed Bouamoud est un récit réaliste. La réclusion solitaire de Tahar ben Jalloun est plutôt un récit poétique et métaphorique. Et l’un et l’autre racontent en substance, la solitude, la perdition de l’être et l’absurdité de la vie.

Je ne reviendrai pas sur le roman de Tahar Ben Jalloun que je recommande à tout lecteur qui aime le déferlement des mots, l’écriture en vers, la verve hybride. Je ne reviendrai pas non plus sur la puissance poétique et discursive d’un auteur que je redécouvre si talentueux, poète et parfaitement au clair de ses idées, des tenants et des aboutissements de ses opinions et des valeurs qu’il défend.

Je souhaite plutôt vous parler de Visages de Mohamed Bouamoud. Récit réaliste, ai-je dit, porté par un style alerte, rythmé, simple et souvent décalé. Un style nourri d’un humour sain, rafraîchissant et tendre. Un humour qui ne manque ni d’âme ni de courage.

Le roman raconte l’histoire de Dhahbi Boujemaâ, ouvrier aux écritures, qui prend part, sans s’en apercevoir et encore moins en mesurer les conséquences, à la crise qui opposa, au milieu des années 70, l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens aux autorités locales. Et il sera du mauvais côté: celui des mouchards, des vendus, des traîtres.

Dhahbi est le rejeton de Radhouane, le plus grand serrurier que Tunis eût jamais connu, alcoolique, marié à quarante neuf ans à une femme, de quarante cinq ans, qu’il n’a ni choisie ni aimée,  Soussia, qui accoucha de ce misérable prématuré : « Une nullité. Tout juste un crachat bavé un soir de grande saoulerie entre les jambes d’une femelle très assoiffée de vie, elle qui n’y croyait plus», devenu au fil des années de misère et d’abandon affectifs:: « Coupable d’être né. Coupable d’être venu à la vie. Coupable de s’être accroché à la vie. Coupable d’avoir un peu trop espéré de la vie. Coupable d’être sans l’être tout à fait un homme parmi les hommes. L’ombre des hommes. Un rien. »

Dans la dernière page de son roman, La réclusion solitaire, Tahar ben Jalloun récapitule le parcours de son héros, un travailleur immigré sans nom et sans visage, amoureux de l’image d’une femme née du rêve et de l’absence: « Tu vois? Je vais te dessiner l’itinéraire d’un expatrié: misère locale – passeport – corruption – humiliation – visite médicale – office de l’immigration – voyage – longue traversée – logement de hasard – travail – métro – la malle – la masturbation – la foudre – l’accident – l’hôpital ou le cimetière – le mandat – les vacances – les illusions – le retour – la douane – l’hôpital – la mort – l’accident – la masturbation – la putain – la chaude pisse – le métro – des images – des images… »

Alors paraphrasons Ben Jalloun et récapitulons le parcours de Dhahbi: journée de chien – mise à pied – oisiveté – taverne des dockers – lablabi à la rue Charles de Gaulle – rencontre avec une chatte Hayet qu’il adopte – appartement qui pue le renfermé – Bar L’univers – la putain – bières – lablabi – café express – Hayet – casino – la putain – mobilier et matériel de bureau – moquerie – mépris –des images – Bar L’univers – oisiveté – taverne des dockers – lablabi – Hayet – la liste des fouteurs de troubles, les grévistes – agression – lynchage – honte – mise en quarantaine – maladie de Hayet – des images – grève générale – mort de Hayet – meurtre – des images…

Cette descente aux enfers, Mohamed Bouamoud la raconte avec précision, en nommant les lieux, les objets, en scrutant les détails et en les enrobant d’un humour particulier qui fait la force d’un récit poignant. Cet humour me plaît, moi qui n’aime pas le cynisme et l’ironie. Oui, il faudrait souligner cet humour aux amarres existentialistes, d’un tendre humanisme, débarrassé de toute extériorité condescendante. Je crois que Mohamed Bouamoud aurait pu dire JE à la place de Dhahbi, tant il sent son désarroi, compatit pour ses faiblesses et comprend profondément ce malentendu existentiel qui fait qu’on ait une vie de chien, une chienne de vie.

Oui, c’est de l’humour humaniste. Ce n’est pas de l’ironie. Car celle-ci est souvent une stratégie, un système, une doctrine: « l’ironie est surtout un jeu de l’esprit. L’humour serait un jeu du cœur, un jeu de sensibilité » disait Jules Renard. L’humour pardonne et comprend, là où l’ironie méprise et condamne. Pour cette raison, Visages de Mohamed Bouamoud est un texte précieux car fait d’amitié, de complicité, de tendresse et parfois d’une saine révolte. On rit de ce qui fait mal. Sans dédain, par compassion ou par refus. Une manière de relever ( élever) ceux qui tombent.

J’ai apprécié pleinement ce récit, j’ai aimé Dhahbi, j’ai senti une profonde amitié pour l’auteur. J’ai cependant eu une petite déception: je n’ai pas compris, ni adhéré à la sanction qu’il lui inflige à la fin. Ai-je trop aimé Dhabi? Est-ce Bouamoud qui n’a pas été jusqu’au bout de sa promesse de renverser, par son humour humaniste et existentiel, l’ordre établi, les idées et les valeurs dominantes?

Gardons à l’actif de ce roman bien senti, de cet auteur à découvrir et à apprécier, qu’il ne ri pas des autres, qu’il ne les sous-estime jamais et qu’il ne souffre nullement de la méprise des vrais valeurs. Vivant et scrutant le monde du bon côté ( la posture est toujours essentielle), c’est de l’imbécilité, de la méchanceté, du ridicule, de l’absurdité inhérents à la vie elle-même qu’il se moque. Souvent avec brio, toujours avec l’intelligence de l’esprit et du cœur. A lire absolument.

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