De la « tunisianité » artistique et culturelle
juillet 1, 2008
Il n’est pas un débat autour d’une production artistique et culturelle conçue par un artiste tunisien qui ne pose pas la question fatidique de sa spécificité tunisienne.
A chaque fois qu’un artiste tunisien réalise un film, compose une musique ou peint une toile, plusieurs voix s’élèvent pour ré-étirer la même question : en quoi cette peinture, ce film ou cette musique est spécifiquement tunisien ?
Aussi et si la question paraît fortement légitime, c’est paradoxalement l’attente qu’elle couvre qui l’est nettement moins. C’est que ceux qui la formulent attendent une définition de la spécificité tunisienne en guise de réponse !
Or, et c’est là où le bat blesse ! Dire qu’est-ce que la spécificité tunisienne, -la « tunisianité » artistique- ce n’est pas la définir mais plutôt la réfléchir, c’est-à-dire la « problématiser » !
Définir la spécificité tunisienne une fois pour toute c’est la figer et la condamner à la stagnation et au péril de l’immobilisme et de la répétition. C’est dire une fois pour toute ce que nous sommes sensés être et renier que nous sommes justement en perpétuel mouvement, une société en devenir et non pas donnée une fois pour toute.
Qu’il s’agisse de musique, de peinture ou de cinéma, la démarche saine serait de se demander pourquoi tel artiste, tel groupe de créateurs, tel mouvement à un moment donné de l’histoire de la Tunisie a t-il exprimé d’une manière sensible une âme tunisienne et a pu donner une forme à la fois singulière et transitive à une expérience artistique donnée. Mais penser que la forme à laquelle ils ont abouti est la seule forme possible et de surcroît valable en tout temps et tout lieu c’est au mieux consacrer l’académisme comme seule condition de possibilité de la singularité artistique tunisienne et au pire condamner l’art tunisien à être définitivement caduc et impénétrable au changement, à l’interrogation et à l’innovation.
Que les hommes de lettres tunisiens de l’entre deux guerres aient réussi à exprimer une verve, un style authentiquement tunisien reviendrait-il à dire qu’aujourd’hui n’est littérature tunisienne que celle qui perpétue la forme et le contenu de cette littérature des années 20 ? Les compositeurs des années 40 ont donné à la musique tunisienne un rythme, des ornementations et des tonalités qui la distinguent de toute autre musique reviendrait-il à dire qu’ils ont épuisé à tout jamais les modes d’être de la musique tunisienne ? Les cinéastes tunisiens des années 80 ont crée un cinéma tunisien intimiste et spiritualiste porté par des personnages filmiques emblématiques que l’on pourrait qualifier d’anti-héros, par une certaine appréhension commune de la spatialité et de la temporalité qui se traduit aussi bien dans la narration que dans la mise en scène, reviendrait-il à dire qu’ils ont à jamais désigné la nature esthétique du cinéma tunisien ?
La question serait plutôt : pourquoi à un certain moment de l’histoire de la société tunisienne ces divers mouvements, littéraires, picturaux ou cinématographiques soient-ils, ont exprimé ce que l’on peut qualifier d’identité artistique tunisienne, et que sont aujourd’hui les mouvements dans ces domaines, mais également dans le théâtre ou la poésie, qui ont pu à leur tour cristalliser les nouvelles composantes de cette identité artistique ? Car il y va de l’identité artistique comme de l’identité tout court : elle est en métamorphose, en gestation, en devenir. Sans quoi elle est condamnée au statisme, à l’immobilisme, au passéisme, à tout ces « ismes » qui sont les attributs même de la mort, antagonistes à la vie parce que réfractaires à l’essence même de celle-ci : le mouvement.
Les plus acharnés à croire en l’utilité d’une définition (définitive ! Excusez le pléonasme) de l’identité artistique tunisienne avancent l’argument que nous devons avoir un rapport clair et distinct aux composantes esthétiques de tout art. Ils disent par exemple que comme la musique tunisienne possède des maqams distinctifs – l’argument mérite évidemment moult débats- le cinéma ou la peinture tunisiens devraient en faire autant. En d’autres termes, il faudrait que nous fixions définitivement notre rapport à deux données fondamentales de la création : le temps et l’espace. Or, ce n’est que pur conformisme voire du dogmatisme que de croire que le rapport à la temporalité et à la spatialité, rapport qui régit tout art puisque de lui découle le rythme et la mesure, composante commune entre autre à la musique, la peinture et le cinéma, est définitivement fixé par une société donnée. Croire encore, à titre d’exemple, que l’orient, auquel nous appartenons, est étendue, vide, lenteur, c’est fétichiser le mythe de la caravane et souscrire à la plus puérile des visions orientalistes ! L’art est une multitude de traduction de la perception des hommes et du temps et de l’espace (c’est-à-dire de l’être dans l’espace et dans le temps) et parce que cette perception même est changeante, mutante, il n’est point de rapport définitivement clair et distinct. D’où la nécessité de consentir au caractère mobile et changeant de la spécificité elle-même : ceci nous prémunira au moins des idées toutes faites, des prescripteurs de règles ( les censeurs) et des donneurs de leçons. Ce sont les créateurs authentiques, ceux qui innovent, qui réinventent la spécificité artistique tunisienne et ne la trouvent parmi ceux qui veulent la nommer que ceux qui la cherchent ! Ce n’est certes pas facile mais qui aime la mer devrait consentir à ses remous !
Aussi bien mon roman Leïla ou la femme de l’aube (ED. elyzad/Clairefontaine, mai 2008 ) que mon dernier court métrage Wara El Blaïk (fiction, 25min, 35 mm, 2008 ) abordent cette question délicate de la condition de la femme tunisienne. Seulement dans l’un comme dans l’autre, il ne s’agit nullement d’un rapport d’opposition et d’exclusion mutuelle entre la femme et l’homme mais la recherche d’une réciprocité et d’un rapport nouveau qui reste à inventer. Dans L’article publié par le quotidien algérien, L’Expression , je m’en explique grâce à l’interview de la journaliste Hind Oufriha
Lundi 2 juin
Nouvelle virée collective cette fois-ci: une excursion pour une petite randonnée en montagne, aux abords de la mer. Les jeunes chantent dans le bus. Ils ont moins de vingt ans, ils sont beaux, gentils, adorables.
Le paysage est absolument ravissant: c’est la corse avec ce parfum local et le sourire des autochtones.
Nabil, jeune homme de trente me briffe tout au long du parcours, il me conte le combat des Kabyles pour la reconnaissance de leur langue et de leur culture. Je m’aperçois très vite qu’une conscience politique et civique anime la jeunesse Kabyle. Autour de nous, depuis ces quelques jours, nous nous cessions d’admirer une jeunesse, qui en dépit de conditions économiques visiblement difficiles, est intelligente, vivante, remplie d’idéal, en quête de démocratie et de justice sociale. Ici les mots en leur pesant en actes et en engagements. Pour une tunisienne comme moi, entourée d’une majorité cynique et blasée et d’une jeunesse plutôt passive et indifférente, c’est un air de liberté et de vie quasiment inespéré.
Nous nous mettons sur nos trente et un pour la soirée de clôture. Au programme le court métrage très apprécié Khti de Yanis Koussim et un hommage à M. Chouikh à travers son film phare La citadelle. Réalisé au milieu des années 80, le film atteste encore et toujours du talent de son réalisateur et également celui inouï du chef opérateur Allel Yahlaoui. Échange d’estime avec ce quadragénaire d’une simplicité et d’une humanité à toute épreuve. Il me réaffirme son appréciation de mon film et me suggère de faire l’image de mon prochain long. Vivement le grand Maghreb!
Mardi 03 Juin
Le coeur un peu serré, nous devons quitter nos hôtes. La Kabylie nous plaît, nous nous sommes attachés à nos nouveaux amis, Abdennour, Jamel, Omar, Allel, Sami, Nabil, Fatma Zohra, Hind, Atika… et Sarra remue le couteau dans la plaie en me disant que les départs lui font mal.
Abdennour, Omar et Jamel – membre bénévole de l’association qui s’est occupé généreusement de nous au détriment même de son sommeil- nous accompagnent à l’aéroport de Bejaia pour le vol intérieur vers Alger. Le vol accuse 4 heures de retard. ‘ami Tahar, qui souhaite être le plus tôt à Tunis pour les examens de son fils, ironise sur le sous-développement mécanique (la panne) qui bizarrement donne bonne conscience à Air-Algérie qui ne dédaigne ni s’excuser ni encore moins s’enquérir des voyageurs subitement condamnés à passer la nuit à Alger!
Nous nous attablons parmi les passagers contrits et bavardions. Omar nous raconte son expérience d’assistant réalisateur à Tunis lors de la décennie noire qu’a connue l’Algérie. Rémunération dérisoire – en raison de son statut de technicien « au noir » et conditions à peine soutenables semblent l’avoir marqué. Il positive néanmoins en disant que ce séjour lui a permis de rencontrer son désormais ami et complice Tahar Chikhaoui.
Ce dernier, patient et drôle, attendra avec nous le vol de 19h 30 (au lieu de 16h) mais passera une autre nuit en Kabylie. Sarra et moi prenions l’avion et débarquons à Alger où les Rencontres ont réservé pour nous une chambre dans un hôtel du centre ville.
Impatientes de découvrir Alger, nous sortions vers 21 h 30 pour dîner. Mauvaise idée, la grande avenue est quasi déserte, des têtes peu avenantes de jeunes hommes et adolescents patibulaires. En plein centre, à quelques mètres de la statue somptueuse d’El émir Abdelakader, une atmosphère quelque peu sordide de délinquance (Cf. à ce propos, le dossier Algérie, le péril jeune, Jeune Afrique l’intelligent n° 2342 du 27 novembre au 3 décembre 2005).
Nous renoncions et dînons à l’hôtel!
Le lendemain matin, balade dans les rues d’Alger. C’est magnifique: une architecture coloniale fabuleuse, des perspectives saisissantes, de la verdure, de la lumière. Nous avons peu de temps, nous nous dépêchons pour visiter le Musée d’Art Moderne d’Alger. C’est un petit bijou de raffinement architectural et de mise en valeur des collections de l’art moderne et contemporain d’Algérie. Nous visitons le compartiment ouvert au public- le musée est encore en cours d’achèvement- et contemplions les œuvres du premier étage dédiées à la mémoire de la libération nationale (il y a même le portait de la révolutionnaire Djamila par Picasso) et l’exposition de calligraphies de Hamza Bounina: c’est réellement un moment intense de plaisir esthétique.
Plus tard, nous avions pris l’avion, dans nos têtes et dans nos cœurs les portraits des amis rencontrés, les images de Kabylie, la somptueuse, et d’Alger, la magnifique, nous nous promettons de revenir et remercions les organisateurs pour leur foi dans le partage et l’élévation des esprits.
Le Dimanche 1er Juin
La matinée est réservée aux courts métrages notamment amateurs. Nous découvrons des tentatives intéressantes, le court métrage de Sami Allam mais également ceux de nos compatriotes Achraf (Lilet El Aid) et Douja (wa frontières).
Un article de Oufriha hind consacré à la soirée tunisienne est publié au quotidien L’expression. La radio algérienne fait un reportage sur la même soirée. L’ambiance est chaleureuse et conviviale.
La pause déjeuner se déroule à la maison de culture. Un jeune homme est assis à mes cotés. Il m’apostrophe et me dit qu’il a bien compris mon film, que ce dernier portait sur l’amour et sa légitimité quelque soit le jugement des autres mais considère que le baiser filmé était « érotique ». Il me dit que je n’avais pas tord de raconter cette histoire mais que voilà les jeunes comme lui étaient frustrés et que du coup ce genre de scène les provoquait. A 27 ans, il n’a jamais abordé une fille, pas même tenu sa main et se rappelle qu’à l’école pour le punir l’instituteur le faisait s’asseoir à côté d’une fille, alors il pleurait d’humiliation toute l’après-midi! Tu t’imagines, nous ce qu’on vit! Les mentalités ici sont terribles et l’école, elle ne fait rien, tu en sors comme tu y entres: abruti!
Il insiste sur le rôle de l’école et sur la nécessité de faire évoluer les mentalités en son sein, sans quoi me dit-il la pression sociale fera que les jeunes hommes et femmes vivront dans la frustration et le mal-aise.
Plus tard dans les conversations ce mot de frustration reviendra souvent: les jeunes sont bloqués dans un système rigide et conservateur qui ne leur convient pas. Les jeunes filles me poseront beaucoup de question sur la condition de la femme en Tunisie. Elles me demandent si je ne trouve pas scandaleux leurs conditions à elles. Je confirme qu’évidemment oui! Elles me reprennent: à Béjaia, nous sommes mieux loties que les autres, les islamistes ne sévissant pas en Kabylie mais si tu voyais les autres villes notamment Alger!…
Le soir, retour à la maison de culture avec la soirée marocaine: deux courts métrages de deux réalisatrices présentes aux Rencontres et un long métrage (e Poteau de Imane Douayou et Shift+Supp de Jihane El Bahhar , et Deux femmes sur la route de Farida Bourquia..) Les réalisatrices sont jeunes et elles ont bénéficié de plusieurs fonds de soutien. Elles sont représentatives de ce nouveau cinéma marocain, très dynamique en ce moment, bénéficiant de soutien financier mais qui visiblement cherche une filiation et une identité. Avec Fatma Zohra nous méditions sur tout cela et nous interrogeons notamment sur cette atmosphère quelque peu artificielle que dégagent nombreux films marocains. Et par comparaison aux films tunisiens et algériens nous émettions l’hypothèse que c’est essentiellement une question de lumière. Nous réalisions également que nos grands chefs-opérateurs (Youssef Ben Youssef, Hmid Bennis, Allel Yahlaoui….) ne sont plus trop jeunes! et qu’ils urge de laisser une trace écrite de leur immense savoir-faire. Nous nous promettons de nous y atteler dès maintenant pour organiser, un work-shop à la prochaine session des Rencontres.