voici la lecture de M. Mohamed Bahi, professeur de littérature française du Moyen-Atlas ( Maroc) du tout premier chapitre de mon roman Leïla ou la femme de l’aube (elyzad/ 2008), prix Comar du premier roman (2009) et prix Zoubeida B’chir de la création féminine (2008).
Entrée ou Hors d’oeuvre
Le texte introducteur de Leila ou la femme de l’aube est pris en charge par deux instances narratives : un narrateur anonyme et Leila , le personnage principal, du moins dans ce premier chapitre sans titre.
Le récit, pris en charge par un narrateur anonyme, se déploie sous le regard du lecteur. Les actions, semblables à des touches d’un peintre qui donne, à l’aide de son pinceau, des coups de brosse sur sa toile : Leila lave le sol à grande eau. Elle déverse l’eau des seaux dans toutes les pièces de son nouveau logis. Le lecteur a droit à une information : Leila s’installe dans un nouveau logement ; pourquoi ? Peut se demander le lecteur. Le regard se focalise ensuite sur les carreaux et débouche sur une description….la narration se met en place : tentation du récit, avec des images mouvantes où viennent s’incruster des souvenir d’un corps épuisé. Le narrateur, à proximité de Leila, l’interpelle : « Tes yeux Leila, sont aussi sensibles qu’une peau érodée ».
Leila arrache la parole au narrateur et se présente en apparaissant sur l’écran : âge, identité, situation familiale,(autant de points susceptibles d’être développés), aventure amoureuse, un peu détaillée, avec un certain Iteb, dont la narratrice ne donne aucune caractéristique.
Elle se contente de nous révéler qu’il vit en Occident (mais dans quel pays ?, le lecteur devra attendre). Le Nord qui sera opposé au Sud en matière d’amour. Puis c’est le retour à une mémoire chaotique faites d’images amassées en Orient et Occident. Leila puise dans le coran un verset pour traduire l’état de sa mémoire : Images ténébreuses comparables à des vagues qui se superposent sur une mer insondable. Ce travail d’intertextualité révèle, en plus du nom (Leila) l’appartenance culturelle et géographique de Leila.
Le premier narrateur lui arrache à son tour la parole et rappelle une scène de la veille: Leila dans sa nouvelle habitation: la fatigue de Leila est rendue par des comparaisons : allongée sur le sol, pareille à une morte, immobile comme une bête agonisante. Endormie, elle est envahie par des rêves quelques fois cauchemardesques : Vautours voraces, elle vit l’aigle dévorer les morceaux de sa proie. Un autre passage écrit en italique est un autre texte dont l’origine n’est pas précisée comme cela été le cas pour le verset coranique ( c’est de quel auteur!). Les images du torero, de l’antichrist et Leila coincée entre ces deux images. Peut-on avoir un dehors si on n’a pas un dedans?
Le narrateur prend ses distances avec le personnage de Leila. Cette distance est soulignée par l’emploi des temps du récit ( imparfait, passé simple) ; dans sa première intervention (premier paragraphe) où il utilise le temps du discours ( le présent en l’occurrence) et par l’emploi du tu. Mais il finit par se rapprocher d’elle et en revenant aux temps du discours : Engloutie par un abîme, Leila se souvient. La mémoire trouée, soulignée par une belle métaphore, laisse filtrer des bouts de souvenir, indépendamment de la volonté de l’héroïne enfiévrée, : « Sa mémoire, un tamis usé secoué par des mains fébriles, laisse échapper les images du passé » . Le narrateur premier revient à la scène du lavage du sol avec une précision : « Ce matin, elle lave le sol à l’eau de Javel ». Mais travail inachevé dont se chargera le vent. Sinon l’orage détruira le récit et écrira un autre texte à la manière d’un cadavre exquis où la forme précèdera le sens. . C’est le retour au méta-récit comme au commencement du roman
Le narrateur premier prend le récit en charge soit à travers un récit narrativisé soit à travers un récit rapporté » ( Puis-je encore, se dit-elle, supporter) ; Ah ! se dit-elle les lettres de mes amoureux » Le regard se focalise sur les objets : cartons, vêtements…. Leila, comme dans ses souvenirs, ne parvient pas à mettre de l’ordre dans « le chaos de son existence « le courage lui fait défaut ». Elle essaie de se débarrasser de ses vêtements et de ses objets chargés de souvenirs. Ses doutes de refaire une nouvelle vie, même en changeant de ville, la tourmentent :
-Son entreprise est vaine
Pourra-t-elle vraiment recommencer à zéro ?
Dans son for intérieur, elle sait bien que le fil est rompu et quand bien même elle réussirait à coup de persévérance à s’intégrer, elle n’en veut plus.
Leila est à bout de ses forces. Le pays est pour elle une cellule où elle étouffe. Les autres lui empoisonnent la vie. Elle est étrangère et sans appui dans son pays :
Puis-je encore, se dit-elle, supporter cet univers âcre et humide comme une cellule de prison, affronter ses risibles et implacables hypocrisies. Toutes les viles de ce pays sont avides et ingrates.
Le regard dynamique se focalise cette fois sur un carton de souliers rempli de lettres, une tactique pour orienter le récit vers l’objectif tracé. Lectures de morceaux de lettres : l’une des premières lettres dédiée à son premier amour est révélatrice d’une période d’insouciance et d’innocence : amour intense des deux tourtereaux âgés de onze ans, baignades dans la mer, la fraîcheur des corps, la saveur de l’eau, caresses, sourires, odeurs enivrantes des corps. Leila donne pour la première fois quelques caractéristiques physiques de Iteb : ta peau d’ébène, l’éclat de tes yeux couleur safran ; l’index de tes mains potelée.
Suite à la lecture de ce passage, Leila continue de révéler ce passé au style direct ; le premier narrateur se tait de nouveau. Ce retour en arrière, d’une portée de quinze ans, sera suivi d’une ellipse de plusieurs années : des années plus tard, bien plus tard ». Elle rapporte des bribes de parole de Iteb , puis se rappelle son visage et complète la description qu’elle en a faite : Ce visage, au menton carré, aux lèvres charnus, au front si lisse ». Ce visage habitera Leila qui le cherche dans ses errances en dévoilant que des différends entre les deux amants ont commencé à partir de leurs seize ans, cinq ans après le début de leur relation. C’est au collège de Byrsa, indication topographique à l’intention du lecteur, c’est en Tunisie, et plus précisément à Carthage que se passent les premiers événements.
Une autre ellipse : « j’ai vingt-huit ans” . Nouvelle vie, univers intellectuel, les regards haineux portés sur les femmes et les étrangers. Le lecteur se demandera pourquoi les étrangers. Au lieu de décrire le lieu comme traducteur des sentiments ( tristesse, chagrin, aigreur, comme le veut la tradition réaliste) la narratrice suggère qu’elle constitue, elle et le monde extérieur deux univers différents qui n’arrivent pas à communiquer.
De nouveau une ellipse : « à la veille de mes trente ans, mon regard perce les alliances claniques, le mercantilisme des rapports ». Leila a mûri dans la souffrance. Elle commence à sentir le poids des coups qu’elle encaisse ; Parler de ces choses ne peut que la faire souffrir davantage. Un tu, premier amour ou un autre ? le lecteur ne le saura qu’au paragraphe suivant, c’est Iteb. Que signifie ce nom : s’agit-il de la traduction du mot arabe ÎTAB, qui veut dire reproche ?
Leila cède la parole au narrateur anonyme : elle écrira une lettre à Iteb chaque jour, elle rompra sa retenue pour l’enfermer dans les souffrances où il l’avait enfermée. Humiliée, elle se révolte et décide de subjuguer son premier amour par l’écriture, A la manière de Ariane, Iteb (Thésée) va-t-il revenir sain et sauf ou sera-t-il dévoré par le Minotaure ? ne trahira-t-il pas Ariane ? le lecteur se posera assurément ces questions. Mais Leïla ( Ariane) ne se laissera pas faire, elle refuse le sort d’Ariane, elle décide de se transformer en vampire pour sucer le sang d’Iteb, en araignée pour l’enfermer dans sa toile, en une terre inondée pour redonner vie. Ce sont là autant d’images qui traduisent la détermination de Leila. Réussira-t-elle ou non dans ces tentatives ?
Leïla se met devant son ordinateur : ce premier chapitre n’est-il qu’un prétexte pour déclencher l’écriture ? S’agit-il d’un hors d’œuvre pour inviter le lecteur à dévorer le livre ? Le lecteur ne sera-t-il pas la proie d’une narratrice avide?
Mohamed Béhi