Elle est franco-algérienne et elle écrit, dit-elle, « comme si elle avait une arme à la main, en pointant ses phrases sur les autres, ou sur elle-même ». Elle s’appelle Nina Bouraoui et c’est une sacrée écrivaine.

Nina Bouraoui est née le 31 juillet 1967 à Rennes. Elle écrit depuis treize ans et elle a déjà publié huit romans. J’en ai lu quelques-uns dont Poing mort (Gallimard, 1992) , La voyeuse interdite (Gallimard, Prix du Livre Inter 1991), Le bal des murènes (Fayard,1996) , L’âge blessé ( Fayard, 1998), Garçon manqué ( Stock,  2000) et Mes mauvaises pensées ( Stock, 2005, Prix Renaudot)

Il n’est probablement pas opportun de résumer les histoires de ces romans lus et que je vous invite très chaleureusement à découvrir, mais je souhaite par contre vous dire pourquoi l’auteure et son écriture me fascinent.

Il y a d’abord son écriture: charnelle, déferlante, incisive. Elle écrit comme un peintre talentueux: par touches, par juxtapositions, sur des fonds troubles voire sales et qui charrient des sensations chaudes, violentes, émergeant des tréfonds de l’enfance. Ces thématiques sont récurrentes: l’amour, les filles, la puissance des hommes, l’Algérie, comme si elle les explorait, sans jamais en venir à bout, sans en épuiser les sons et les sens, les fureurs et les interrogations.

Ensuite il y’ a le personnage, l’écrivaine elle-même. Elle est belle et mystérieuse. On la découvre voilà plus de dix ans, chez Bernard Pivot, à Apostrophes: elle est douce, quelque peu féline, mais d’une réserve désarmante…On la retrouve ces dernières années sur les couvertures de ses romans les plus récents: elle est plutôt dure, un brun tranchante, elle s’est coupé les cheveux et laisser voir dans le regard une âme de guerrière. C’est qu’elle se dévoile enfin homosexuelle et qu’elle se reconnait double: «  Par sa nationalité, son métier, sa personnalité. Quand j’écris, dit-elle, j’ai à nouveau 7 ans [Garçon manqué], 12 ans [La Voyeuse interdite], 16 ans [La Vie heureuse] ou 20 ans [Poupée Bella] ». Elle dit rattraper sa vie par l’écriture: rattraper l’enfance, le père et puis l’Algérie à laquelle elle fût arrachée à 14 ans , lorsque sa mère française, après avoir suivi par amour son mari algérien, décide de rester en France.

Elle connaît la violence du désir, des secrets de famille, de l’absence à soi et aux autres. Elle ose prendre un chemin de travers, du coup, elle porte et raconte toute les failles. Elle dit avoir commencé à écrire sur elle-même pour compenser la fuite de la langue arabe ( la langue de l’enfance qu’elle a toujours désiré et jamais possédée), pour se faire aimer des autres, pour se trouver une place dans ce monde. C’était une forme de quête identitaire avoue-telle. L’écriture, c’est son vrai pays, le seul dans lequel elle vit vraiment, la seule terre qu’elle maitrise.

Et effectivement, l’écriture, elle la maitrise et mieux encore, elle l’arpente, dévale se pentes, escalade ses falaises, et mieux que quiconque se mouille à ses eaux troubles, à ses marécages et à ses rivières desséchées. Du coup, son écriture ne coule pas de source: elle est heurtée, saccadée, pointue, voire sifflante, mais qu’est-ce qu’elle draine comme sensations de puissance et d’acharnement à exister.

voici un extrait, pour en mesurer l’intensité et la fougue:

“C’est flagrant, elle ne m’aime pas. Elle embrasse les cheveux, le col des chemises, le revers de la robe de chambre, l’habit mais jamais la peau. Elle occulte les joues, le front, le cou, les mains… Ses baisers ratés finissent par un bruit idiot qu’elle fait aussi pour appeler son chien de la cuisine au jardin, de la chambre au salon… Ces baisers-là sont des gifles et des coups de poing, des blâmes, ils souillent mon besoin naturel de douceur… Ma mère n’est pas l’amante et ne le sera jamais, elle est la teigne et la cible de mes rêves, je la vénère et la déteste… Elle est indécente, j’ai honte de sa chair, de mon origine, de notre air de famille, de la poche où j’ai baigné. J’ai honte de la haïr et de l’aimer tant, à en vouloir me pendre. ” [Le bal des murènes; Ed. Fayard, 1996]

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J’étais assis sur mon trône quand cette pensée me surprit : quel est le film qui représente le plus ma génération? Fight Club m’empressai-je de répondre.

Ma génération c’est la génération Internet. Je suis pas né dedans, je l’ai vu naitre, voir je l’ai fait naitre. La génération précédente nous a légué un système et nous l’avons transformé en société.

A ce titre Matrix pourrait être aussi représentatif, et il l’est. D’ailleurs il y a un point commun notable entre les deux films : Neo, aussi bien que Tyler Durden mènent une double vie. Ce qui est caractéristique de la représentation du héros de ma génération : ce n’est pas un simple héros, c’est un super héros. Littéralement. Ma génération nourrit le phantasme de se soumettre au système le jour, pour le combattre la nuit.

Pourquoi Fight Club? Fight Club est un film sur internet. C’est l’histoire d’un mec qui veut changer sa vie, qui doit changer la société et qui ne fait pas la révolution : il fait un réseau.

Pourquoi c’est emblématique? Parce qu’il représente les rêves, les peurs, la façon de penser et les modes d’action de ma génération. Notamment une nouvelle manière de faire de la politique : l’activisme non révolutionnaire.

L’activisme non révolutionnaire est caractérisé par deux mécanismes :

  • L’action collective non concertée (autrement appelée action individuelle)
  • L’idéologie personnelle (autrement appelée “croyances personnelles” ou plus péjorativement “théories du complot”)

Quand Tyler Durden crée le Fight Club, il le fait tout seul en se foutant des coups de poing dans la tronche en public. Les autres le suivent parce qu’ils le veulent bien. C’est l’action collective non concertée. S’il fait cela, c’est qu’il croit dur comme fer qu’on ne peut pas se connaitre soi même sans éprouver physiquement un combat. C’est l’idéologie personnelle.

Ces deux paradigmes sont magnifiquement illustrés dans le film sous une forme filmique, mais ils ne sont réellement possibles que dans la société de l’Internet.