Dès qu’il commence à écrire en 1943, dans l’Echo des étudiants, Bazin est choqué de voir que, dans la grande presse, les films ne sont examinés que dans leur anecdote, il écrit: « On chercherait en vain dans la plupart de nos chroniques de films une opinion sur le décor ou sur la qualité de la photographie, des jugements sur l’utilisation du son, des précisions sur le découpage, en un mot sur ce qui fait la matière même du cinéma…On dirait que cet art n’a pas de passé, pas d’épaisseur, comme les ombres impondérables de l’écran. Il est grand temps d’inventer une critique cinématographique en relief. »

cité par François Truffaut dans sa préface de André Bazin de Dudley Andrew

( Cahiers des cinéma/cinémathèque française)

Force est de constater que soixante ans plus tard nous sommes acculés d’exprimer le même regret et de formuler le même souhait pour la lecture des films tunisiens: une critique cinématographique en relief. Car la sortie du dernier long métrage « L’autre moitié du ciel » de Kalthoum Bornaz, et à quelques exceptions près, a suscité cette même critique expéditive, exclusivement centrée sur le propos du film, la teneur idéologique de son discours et outrageusement oublieuse de ce qui fait l’essence de ce récit: sa mise en scène, en images et en sons.

Or, qu’on se le dise d’emblée: outre l’histoire (qui peut plaire ou pas), le discours ( qui fédère ou pas), « L’autre moitié du ciel » est un bon film, porté par un regard de cinéaste ( une vraie), servi par un sens du cadre, de la plasticité, de la durée et du rythme. Ce n’est pas forcément un film d’acteurs (même si dans l’ensemble, ils s’en sortent convenablement), ni un film de narration ( effectivement l’histoire familiale et l’enjeu de l’héritage ne sont pas d’une grande teneur narrative), c’est d’abord un film d’atmosphère qu’on regarde avec un plaisir esthétique évident. Il y a cette sensibilité inouïe de la composition, par les objets et par la lumière, et une certaine stylisation, savamment dosée qui sait échapper à l’esthétisme et au formalisme, et cette grande qualité de la réinvention de la manière de filmer des espaces et des lieux pourtant abondamment vus et notamment cette touche poétique et singulière avec laquelle sont filmés la ville de Tunis, les vues panoramiques de la médina et les mosquées.

Aussi, je vous recommande vivement de voir « L’autre moitié du ciel », même si vous risquez de ne pas être emballé par l’histoire (quoi que celle-ci peut évidemment être touchante à défaut d’être bouleversante), vous ne vous ennuierez pas et vous sortirez imprégné d’un univers poétique, du regard d’une cinéaste authentique, qui peut réinventer la réalité, et explorer les possibilités du cinéma dans ce qu’il a de particulier comme art et comme langage.

5 réponses vers “L’autre moitié du Ciel de Kalthoum Bornaz”

  1. mondher a dit

    tu es visiblement la seule a avoir senti “l’atmosphere” et pris un plaisir esthetique evident etc…tout ça c’est du baratin ce film est d’unennuiiii…..le sujet encore une fois est a la marge des attentes du public. il faut pas bcp de courage pour traiter un sujert comme ça. je vous defie d’ecrire un scenario qui traiterait de la torture en tunisie!

  2. khayati a dit

    Sonia,Bonjour. Il est 06h30 du matin
    Ne trouves-tu pas que tu exagère là… Film d’atmosphère! Et bien, c’est une drôle d’atmopsphère (sic). Non, c’est un film raté. On ne peut le sauver d’aucune façon. L’anecdote ne m’intéresse pas… Mais pour avoir une atmosphère, il doit y avoir des ingrédient crédibles… Alors, ici, c’est débile. Et la narration est sans intérêt… J’en ai vu des films décousus… Mais celui là est un ensemble de lambaux… A moins que les lambaux, ce soit du cinéma.
    amitiés à ton enfant et ton mari.
    kh

  3. soniachamkhi a dit

    Bonsoir Khemais.
    je reviens des beaux-arts et je suis ravie de ce premier contact sur mon blog et de cette bribe de discussion. je crois qu’il faut distinguer l’atmosphère d’un film de ces ingrédients narratifs. celle-ci est plutôt question de cadre, de lumière, de champs, de plasticité, de sonorité autant de paramètres du sensible qui ne font nullement défaut au film de Khalthoum Bornaz.
    quant à la “débilité”, la narration sans intérêt, les lambeaux se sont autant de paramètres encore une fois de l’histoire, de la narration et du discours…
    et si une critique avertie se doit, à mon sens, de distinguer les deux niveaux et ne pas réduire un film à une histoire, à un propos, c’est justement pour ne pas perdre de vue la dimension essentielle du cinéma en tant que art spécifique. A ce moment, on évite les jugements définitifs et expéditifs et on peut analyser, avec la distance nécessaire, les atouts et les limites: un déficit narratif et discursif, ne jetterai plus l’anathème sur tout le film et à contrario un sujet jugé intéressant ( tel que la torture pour répondre à l’autre commentaire) n’autorisera plus des “analphabètes” de l’art cinématographique à commettre des productions dépourvus de goût et n’entretenant avec l’image cinématographique que le fait d’un enregistrement par une caméra.
    En réalité, mon souci est d’ordre encore une fois pédagogique, inviter tout un chacun à une question élémentaire : quant est-ce qu’il y a cinéma? d’abord cette question essentielle à mes yeux, ensuite que raconte le film et son degré “d’intelligence” si on veut.. question donc de priorité qui transcende le jugement de réussite et d’échec pour entamer ce travail que j’estime réellement indispensable dans notre société tunisienne: l’éducation artistique et en l’occurrence cinématographique..
    bien à toi

  4. soniachamkhi a dit

    bonsoir Mondher,
    merci pour ton intérêt mais pourquoi le défi :)
    ceci est plutôt un espace de dialogue et d’échanges
    quant aux attentes du public, je suis un peu sceptique: le box office des films ici et ailleurs donne à réfléchir… et je ne suis pas sure (même si je le souhaite vivement) que la torture intéresse un monde fou, en tout cas au Maroc, le film de Ben jelloun ( le cinéaste et non pas l’écrivain) sur la torture et les années de plomb dans son pays n’a pas drainé la (petite) foule. petite consolation comme même les sabots en or de Bouzid (qui parle de la torture) a pas mal marché à sa sortie en 1991 me semble t-il. y a t-il nécessité d’en parler de nouveau, c’est à un auteur de le sentir .. ou de se pencher sur des sujets qui le concernent davantage et qu’il estime avoir à dire la dessus…long débat certes, que voilà entamé…

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