L’autre moitié du Ciel de Kalthoum Bornaz
octobre 19, 2008
Dès qu’il commence à écrire en 1943, dans l’Echo des étudiants, Bazin est choqué de voir que, dans la grande presse, les films ne sont examinés que dans leur anecdote, il écrit: « On chercherait en vain dans la plupart de nos chroniques de films une opinion sur le décor ou sur la qualité de la photographie, des jugements sur l’utilisation du son, des précisions sur le découpage, en un mot sur ce qui fait la matière même du cinéma…On dirait que cet art n’a pas de passé, pas d’épaisseur, comme les ombres impondérables de l’écran. Il est grand temps d’inventer une critique cinématographique en relief. »
cité par François Truffaut dans sa préface de André Bazin de Dudley Andrew
( Cahiers des cinéma/cinémathèque française)
Force est de constater que soixante ans plus tard nous sommes acculés d’exprimer le même regret et de formuler le même souhait pour la lecture des films tunisiens: une critique cinématographique en relief. Car la sortie du dernier long métrage « L’autre moitié du ciel » de Kalthoum Bornaz, et à quelques exceptions près, a suscité cette même critique expéditive, exclusivement centrée sur le propos du film, la teneur idéologique de son discours et outrageusement oublieuse de ce qui fait l’essence de ce récit: sa mise en scène, en images et en sons.
Or, qu’on se le dise d’emblée: outre l’histoire (qui peut plaire ou pas), le discours ( qui fédère ou pas), « L’autre moitié du ciel » est un bon film, porté par un regard de cinéaste ( une vraie), servi par un sens du cadre, de la plasticité, de la durée et du rythme. Ce n’est pas forcément un film d’acteurs (même si dans l’ensemble, ils s’en sortent convenablement), ni un film de narration ( effectivement l’histoire familiale et l’enjeu de l’héritage ne sont pas d’une grande teneur narrative), c’est d’abord un film d’atmosphère qu’on regarde avec un plaisir esthétique évident. Il y a cette sensibilité inouïe de la composition, par les objets et par la lumière, et une certaine stylisation, savamment dosée qui sait échapper à l’esthétisme et au formalisme, et cette grande qualité de la réinvention de la manière de filmer des espaces et des lieux pourtant abondamment vus et notamment cette touche poétique et singulière avec laquelle sont filmés la ville de Tunis, les vues panoramiques de la médina et les mosquées.
Aussi, je vous recommande vivement de voir « L’autre moitié du ciel », même si vous risquez de ne pas être emballé par l’histoire (quoi que celle-ci peut évidemment être touchante à défaut d’être bouleversante), vous ne vous ennuierez pas et vous sortirez imprégné d’un univers poétique, du regard d’une cinéaste authentique, qui peut réinventer la réalité, et explorer les possibilités du cinéma dans ce qu’il a de particulier comme art et comme langage.