J’ai reçu ce texte de la part de M.Chiguer Abdelkrim*, un collègue de l’université de Meknès. je suis ravie de cette lecture et je souhaite vous la faire partager.il m’a écrit: “Chère collègue,
Après deux projections de votre court (long) métrage, mon émotion est telle que je me permets de « devancer un peu les choses »; je tiens à vous faire part de ma réaction presque immédiate au sujet d’un film d’une beauté rare par les temps qui courent et dans lequel on peut voir de près ce qui lie et sépare hommes et femmes. Tâche sans doute des plus difficiles dans la mesure où il s’agit de (se) déplacer (dans) les limites d’une zone interstitielle, zone à risques et chances en même temps.
Le plus fascinant est que vous faites d’une réelle contrainte: le court-métrage, l’outil d’une création, mieux: une belle leçon de sobriété exigeante. Vous vous attaquez au cinéma dominant par la voie d’un format et d’un genre particuliers, voire difficiles, eu égard au triomphe du “spectacle”. Choix qui, dicté, je crois, par les inévitables problèmes de financement, me semble se justifier par une conception et une mise en scène d’un expressionnisme lyrique autant que minimaliste épousant à merveille le format du court métrage. A travers le choix d’un récit allégorique vous entremêlez document (prose) et fiction (poésie), plans-séquences ( voir l’inoubliable, scène où, heureuse avec lui dans la cuisine, le temps se découvre instant ou forme d’éternité, un ralenti aussi dense dans un intérieur ! Du jamais vu à ma connaissance dans la cinématographie arabe ) et montage ( voir les plans insistants mais elliptiques de l’épouse surgissant sans préavis au début du récit) ; le tout oblige le spectateur à des exercices inhabituels ; face à un contenu « classique », le parti qui est le vôtre consiste à « balayer » via une forme d’écriture ou mieux : de réécriture ; car, outre, le ton ironique avec lequel vous vous distanciez sans détours par rapport à ce qui est bien souvent un « paquet » de clichés, la poésie arabe : le clin d’oeil à la « Gazelle », etc.), vous vous livrez parallèlement, je dirai, à un bel exercice d’auto-réécriture puisque d’une certaine façon vous re-commencez (et reprenez) votre Ballet (Balai, caméro-stylo-pinceau …1) dans le « roman » que je viens d’entamer.
Vous nous donnez la preuve que le secret, si secret il y a, n’est plus derrière la « Porte »: Saadia, elle, laisse la porte de son « sous-sol » « entr’ouverte » et finit, « enceinte » d’une « autre vie », par s’arracher et partir ailleurs, loin des scénarios éculés, téléphonés, – le feuilleton arabe, dirait aujourd’hui, « portablés » -, auxquels la voue sa relation avec un « mari à deux enfants, etc. ». Le vrai secret est là, il suffit d’y prélever les bonnes « graines », « pépites », de déployer, et faire exploser leurs saveurs et leurs couleurs. C’est de nouveau, et à l’instar du « roman », du Grand Ménage (cf. le grand coup de balai dès l’incipit du « roman ») « balayant » les sempiternelles figures féminines ou masculines tant de la littérature arabe dominée par Al Adâb, synonyme le plus souvent de « Bonne Conduite » et de Chemins hyper-balisés, que du cinéma, notamment l’Egyptien, paralysé et plus qu’apeuré par les vociférations des chaînes pétrodollar (Bordeline en fait écho à sa manière, sans surenchère ni pesanteur, via l’allusion à l’immeuble du koweitien en construction près d’une mosquée ainsi qu’à travers la mort “définitive” de la “radio” que Mokhtar n’arrive plus à faire fonctionner).
Certes, vous vous réécrivez par plaisir et, sans doute, par nécessité, tellement les potentialités de l’univers que vous arpentez sont une « bombe à graines » inépuisable. Le « Ballet/Balai » n’est, à mon avis, nullement gratuit : sous l’initiative de Saadia, le baiser, après le geste « brouillon » de Mokhtar est mains et visages s’entrelaçant debout – couchés, dessinant les contours improbables d’une réelle chorégraphie expérimentale. Votre féminisme fait fi de tout clivage étriqué. Homme et femme se doivent de s’arracher à ce qui les empêche d’être eux-mêmes, identiques et différents: lui, marié par devoir et non par amour, elle, à l’issue de son expérience avec lui, assume sa « solitude » et va « ailleurs », l’obligeant sans doute à méditer son « sort » d’homme victime d’un « rôle » préétabli, un « cliché » (Il lui dit au départ « de ne pas s’inquiéter …etc. »).
Ce travail contre les clichés vous permet surtout de mettre en avant le scénario de la féminité et, sans doute, celui qui va souvent avec, ce que l’on nomme dans des termes largement péjoratifs la séduction ( la star ciné-télé Yousra en serait une des incarnations possibles) et la soi-disant fécondité (comme celle à laquelle « croit » son épouse, clichés dogmatiques à l’appui !), cela vous permet aussi de mettre sous tous les angles le scénario refoulé, celui du travail. La prostitution de l’épouse étant une de ses formes les plus avilissantes.
Au sujet de la chorégraphie, je n’irai pas sans risquer ceci : Saadia, assise, lui, quasiment hypnotisé par ce qui lui « arrive », couché la tête sur ses genoux, la séquence, sublime de par sa concision géométrique, outre le fait qu’elle fait écho à l’ironique : « la ville sous mes pieds », produit, dirai-je, des résonances avec quelque chose de l’ordre de « l’archaïque », la « scène première » de l’islam1. Il s’agit d’une scène et d’une pose, verticalité (elle, haut) et horizontalité (lui, bas) dessinant une forme de prière, là où les deux se retrouvent encore proches, trouvant refuge l’un dans l’autre.
Refusant de baisser les bras, désespérée (aucune pleurnicherie comme celle qui s’éternise dans les films arabes 2 !), et heureuse, sans « regrets ni remords » dit Saadia d’elle-même, elle fait sa valise et part à la recherche d’une « place » ; elle le laisse, lui, en train de cultiver son jardin, creuser peut-être en lui-même. Il découvrira un jour peut-être la plante qui le guérira (ou le tuera). Ayant vécu entre deux femmes, deux filles, un centre et une périphérie…il viendra peut-être le jour où il se doit d’éviter que l’entre soit abîme, perte définitive. A lui d’être dans ces limites où il pourra enfin doser le poison (remède) de manière à faire de sa vie autre chose qu’une peur ou une démission permanentes.
Film glocal au sens où il est ancré (poids des toponymes, anthroponymes, folklore à portée éminemment mystique voire artistique) et universel, tendu qu’il est vers la condition à la fois commune et étrange qui s’y joue. Véritable « bombes à graines », votre court (long) métrage continuera à défaire et, peut-être, à refaire bien des zones dans la tête « bien ronde » du spectateur dominant.
1 . Vous êtes fine musicienne également puisque, outre le jeu de voix et de sons éminemment urbains, dès générique vous ne cessez de frotter les fragment des chansons d’hier (folklore, sublime) et d’aujourd’hui (chakhira) au p( r)oème qu’est votre film.
1 . Analysée par Fethi Benslama dans La psychanalyse à l’épreuve de l’islam.
2 . Dès l’incipit vous vous démarquez via l’allusion au hammam, clin d’œil à peine déguisé à ce qui semble avoir pris, après la belle percée de Boughdire, l’allure d’un néo-orientalisme inconscient. C’est surtout une manière décapante, mais pudique et transgressive de nous préparer au fait que le récit de Mokhtar et Saadia en route est récit définitivement urbain. Aya, aurait dit votre compatriote Meddeb, est désormais dans les villes.
*Chiguer Abdelkrim
Enseignant chercheur au Département de Langue et Littérature Françaises
Université Moulay Ismaël, Méknès, Maroc
9 septembre 2008