Il n’est pas un débat autour d’une production artistique et culturelle conçue par un artiste tunisien qui ne pose pas la question fatidique de sa spécificité tunisienne.

A chaque fois qu’un artiste tunisien réalise un film, compose une musique ou peint une toile, plusieurs voix s’élèvent pour ré-étirer la même question : en quoi cette peinture, ce film ou cette musique est spécifiquement tunisien ?

Aussi et si la question paraît fortement légitime, c’est paradoxalement l’attente qu’elle couvre qui l’est nettement moins. C’est que ceux qui la formulent attendent une définition de la spécificité tunisienne en guise de réponse !

Or, et c’est là où le bat blesse ! Dire qu’est-ce que la spécificité tunisienne, -la « tunisianité » artistique- ce n’est pas la définir mais plutôt la réfléchir, c’est-à-dire la « problématiser » !

Définir la spécificité tunisienne une fois pour toute c’est la figer et la condamner à la stagnation et au péril de l’immobilisme et de la répétition. C’est dire une fois pour toute ce que nous sommes sensés être et renier que nous sommes justement en perpétuel mouvement, une société en devenir et non pas donnée une fois pour toute.

Qu’il s’agisse de musique, de peinture ou de cinéma, la démarche saine serait de se demander pourquoi tel artiste, tel groupe de créateurs, tel mouvement à un moment donné de l’histoire de la Tunisie a t-il exprimé d’une manière sensible une âme tunisienne et a pu donner une forme à la fois singulière et transitive à une expérience artistique donnée. Mais penser que la forme à laquelle ils ont abouti est la seule forme possible et de surcroît valable en tout temps et tout lieu c’est au mieux consacrer l’académisme comme seule condition de possibilité de la singularité artistique tunisienne et au pire condamner l’art tunisien à être définitivement caduc et impénétrable au changement, à l’interrogation et à l’innovation.

Que les hommes de lettres tunisiens de l’entre deux guerres aient réussi à exprimer une verve, un style authentiquement tunisien reviendrait-il à dire qu’aujourd’hui n’est littérature tunisienne que celle qui perpétue la forme et le contenu de cette littérature des années 20 ? Les compositeurs des années 40 ont donné à la musique tunisienne un rythme, des ornementations et des tonalités qui la distinguent de toute autre musique reviendrait-il à dire qu’ils ont épuisé à tout jamais les modes d’être de la musique tunisienne ? Les cinéastes tunisiens des années 80 ont crée un cinéma tunisien intimiste et spiritualiste porté par des personnages filmiques emblématiques que l’on pourrait qualifier d’anti-héros, par une certaine appréhension commune de la spatialité et de la temporalité qui se traduit aussi bien dans la narration que dans la mise en scène, reviendrait-il à dire qu’ils ont à jamais désigné la nature esthétique du cinéma tunisien ?

La question serait plutôt : pourquoi à un certain moment de l’histoire de la société tunisienne ces divers mouvements, littéraires, picturaux ou cinématographiques soient-ils, ont exprimé ce que l’on peut qualifier d’identité artistique tunisienne, et que sont aujourd’hui les mouvements dans ces domaines, mais également dans le théâtre ou la poésie, qui ont pu à leur tour cristalliser les nouvelles composantes de cette identité artistique ? Car il y va de l’identité artistique comme de l’identité tout court : elle est en métamorphose, en gestation, en devenir. Sans quoi elle est condamnée au statisme, à l’immobilisme, au passéisme, à tout ces « ismes » qui sont les attributs même de la mort, antagonistes à la vie parce que réfractaires à l’essence même de celle-ci : le mouvement.

Les plus acharnés à croire en l’utilité d’une définition (définitive ! Excusez le pléonasme) de l’identité artistique tunisienne avancent l’argument que nous devons avoir un rapport clair et distinct aux composantes esthétiques de tout art. Ils disent par exemple que comme la musique tunisienne possède des maqams distinctifs – l’argument mérite évidemment moult débats- le cinéma ou la peinture tunisiens devraient en faire autant. En d’autres termes, il faudrait que nous fixions définitivement notre rapport à deux données fondamentales de la création : le temps et l’espace. Or, ce n’est que pur conformisme voire du dogmatisme que de croire que le rapport à la temporalité et à la spatialité, rapport qui régit tout art puisque de lui découle le rythme et la mesure, composante commune entre autre à la musique, la peinture et le cinéma, est définitivement fixé par une société donnée. Croire encore, à titre d’exemple, que l’orient, auquel nous appartenons, est étendue, vide, lenteur, c’est fétichiser le mythe de la caravane et souscrire à la plus puérile des visions orientalistes ! L’art est une multitude de traduction de la perception des hommes et du temps et de l’espace (c’est-à-dire de l’être dans l’espace et dans le temps) et parce que cette perception même est changeante, mutante, il n’est point de rapport définitivement clair et distinct. D’où la nécessité de consentir au caractère mobile et changeant de la spécificité elle-même : ceci nous prémunira au moins des idées toutes faites, des prescripteurs de règles ( les censeurs) et des donneurs de leçons. Ce sont les créateurs authentiques, ceux qui innovent, qui réinventent la spécificité artistique tunisienne et ne la trouvent parmi ceux qui veulent la nommer que ceux qui la cherchent ! Ce n’est certes pas facile mais qui aime la mer devrait consentir à ses remous !

Une réponse vers “De la « tunisianité » artistique et culturelle”

  1. Bonjour chère Sonia,
    Je voudrais juste te signaler ma joie d’ouvrir et de découvrir la page d’accueil de ton espace virtuel!
    A travers mon blog universitaire “iconoclasse (qui me sert avant tout de lien avec les étudiants), tu pourras accéder à mes autres blogs : too banal et photoeil (voir les liens indiqués).
    Tous les deux sont des photoblogs mais le dernier est réservé à mes dérives dans le désert…
    J’espère que tu es -après le colloque de Meknès- rentrée sans encombres au bercail!
    Et que tout ou presque est au beau fixe pour toi et les tiens…
    Que la Lumière, chère aux photographes, baigne tes pas…
    Thami Benkirane

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