Le premier roman de cette Tunisienne spécialiste du cinéma reprend un des thèmes récurrents de la littérature maghrébine, la difficulté de la femme à refuser une vie « conformiste et étriquée » (120) pour « arracher cette dignité » (75) que lui refusent les pères autoritaires, les mères possessives, les maris dominateurs, les voisins curieux et les passants au regard rempli de « désir et de violence » (118). Le récit s’attache au personnage de Leïla, 30 ans, tunisienne, métisse d’un père noir et d’une mère blanche, divorcée, qui tente d’organiser sa vie en dépit de toutes les contraintes qui la « serrent comme un étau » (80), veut apprivoiser ses fureurs et son désenchantement et, bien que travaillant comme metteur en scène de cinéma, se sent « un matériau en souffrance » (91). Rentrée un temps dans sa famille, elle s’installe seule dans une ville inconnue puis revient à Tunis, erre, écoute les récits des sœurs, amies, parentes, toutes habitées par leurs fantasmes et leurs déceptions. « Leïla n’a rien à transmettre et ne veut rien léguer. Leïla a perdu sa foi dans les Hommes. » (157). Elle écrit à Iteb, son premier et unique amour qui ne veut, sans raison apparente, s’engager envers elle et reste à Bruxelles. Ces missives sans réponse qui structurent le texte en alternance avec le récit à la troisième personne sont qualifiées à la fin de « littérature » grâce à laquelle, à défaut de connaitre l’amour pour lequel « il faut être esclave ou tyran » (188), « on oublie et on s’invente son être en inventant son écriture » (155), ce qui est déjà mieux que la folie dans laquelle tombe l’amie et confidente Nada « la belle enfant au regard couleur de l’abîme » (141). Le grand intérêt de ce texte réside dans sa construction en strates où le récit au passé offre une description distanciée du combat d’une femme moderne dans son environnement social tandis que les lettres rédigées au présent présentent les douleurs de la solitude, les peurs et les révoltes de celle qui affronte seule la lâcheté, la méfiance et le mutisme. Les deux volets du texte se caractérisent par la même élégance d’un style sobre et poétique fait de phrases au rythme régulier, de discours rapportés, d’un lexique précis, d’images qui s’échappent comme les oiseaux que convoquent l’imagination de Leïla. Cette francophonie ciselée est ponctuée de paroles de chansons transcrites en arabe avant d’être traduites et qui constituent un intertexte plus efficace que tout décor pittoresque. Ce découpage textuel figure le heurt des bribes de la mémoire de Leïla, « tamis secoué par des mains fébriles » (13) donnant à cet « amalgame d’images » célébrant ses « errances à l’aube et au crépuscule » (12) la fonction de dire le drame de toutes celles qui ont perdu leurs repères. On ne quitte pas ce texte intense au milieu duquel circulent aussi le racisme des Tunisiens, le rôle des cafés, la difficulté à devenir hommes pour les fils, le jeu des demi-aveux : « c’est dans les plis, les entrelacs et les interstices que la vérité se glisse » (78). Une vérité dure, amère mais qui donne matière à une analyse psychologique fine et à un petit ouvrage magnifique tiré sur un papier crème au grain luxueux. Même si le personnage a perdu tous ses rêves et gît « désenchantée du Verbe » (191) autant que de l’Amour, ses mots auront enchanté le lecteur fasciné par la puissance d’entraînement de cet agencement impeccable.
2 juin 2008.