Aussi bien mon roman Leïla ou la femme de l’aube (ED. elyzad/Clairefontaine, mai 2008 ) que mon dernier court métrage Wara El Blaïk (fiction, 25min, 35 mm, 2008 ) abordent cette question délicate de la condition de la femme tunisienne. Seulement dans l’un comme dans l’autre, il ne s’agit nullement d’un rapport d’opposition et d’exclusion mutuelle entre la femme et l’homme mais la recherche d’une réciprocité et d’un rapport nouveau qui reste à inventer. Dans L’article publié par le quotidien algérien, L’Expression , je m’en explique grâce à l’interview de la journaliste Hind Oufriha

Lundi 2 juin

Nouvelle virée collective cette fois-ci: une excursion pour une petite randonnée en montagne, aux abords de la mer. Les jeunes chantent dans le bus. Ils ont moins de vingt ans, ils sont beaux, gentils, adorables.

Le paysage est absolument ravissant: c’est la corse avec ce parfum local et le sourire des autochtones.

Nabil, jeune homme de trente me briffe tout au long du parcours, il me conte le combat des Kabyles pour la reconnaissance de leur langue et de leur culture. Je m’aperçois très vite qu’une conscience politique et civique anime la jeunesse Kabyle. Autour de nous, depuis ces quelques jours, nous nous cessions d’admirer une jeunesse, qui en dépit de conditions économiques visiblement difficiles, est intelligente, vivante, remplie d’idéal, en quête de démocratie et de justice sociale. Ici les mots en leur pesant en actes et en engagements. Pour une tunisienne comme moi, entourée d’une majorité cynique et blasée et d’une jeunesse plutôt passive et indifférente, c’est un air de liberté et de vie quasiment inespéré.

Nous nous mettons sur nos trente et un pour la soirée de clôture. Au programme le court métrage très apprécié Khti de Yanis Koussim et un hommage à M. Chouikh à travers son film phare La citadelle. Réalisé au milieu des années 80, le film atteste encore et toujours du talent de son réalisateur et également celui inouï du chef opérateur Allel Yahlaoui. Échange d’estime avec ce quadragénaire d’une simplicité et d’une humanité à toute épreuve. Il me réaffirme son appréciation de mon film et me suggère de faire l’image de mon prochain long. Vivement le grand Maghreb!

Mardi 03 Juin

Le coeur un peu serré, nous devons quitter nos hôtes. La Kabylie nous plaît, nous nous sommes attachés à nos nouveaux amis, Abdennour, Jamel, Omar, Allel, Sami, Nabil, Fatma Zohra, Hind, Atika… et Sarra remue le couteau dans la plaie en me disant que les départs lui font mal.

Abdennour, Omar et Jamel – membre bénévole de l’association qui s’est occupé généreusement de nous au détriment même de son sommeil- nous accompagnent à l’aéroport de Bejaia pour le vol intérieur vers Alger. Le vol accuse 4 heures de retard. ‘ami Tahar, qui souhaite être le plus tôt à Tunis pour les examens de son fils, ironise sur le sous-développement mécanique (la panne) qui bizarrement donne bonne conscience à Air-Algérie qui ne dédaigne ni s’excuser ni encore moins s’enquérir des voyageurs subitement condamnés à passer la nuit à Alger!

Nous nous attablons parmi les passagers contrits et bavardions. Omar nous raconte son expérience d’assistant réalisateur à Tunis lors de la décennie noire qu’a connue l’Algérie. Rémunération dérisoire – en raison de son statut de technicien « au noir » et conditions à peine soutenables semblent l’avoir marqué. Il positive néanmoins en disant que ce séjour lui a permis de rencontrer son désormais ami et complice Tahar Chikhaoui.

Ce dernier, patient et drôle, attendra avec nous le vol de 19h 30 (au lieu de 16h) mais passera une autre nuit en Kabylie. Sarra et moi prenions l’avion et débarquons à Alger où les Rencontres ont réservé pour nous une chambre dans un hôtel du centre ville.

Impatientes de découvrir Alger, nous sortions vers 21 h 30 pour dîner. Mauvaise idée, la grande avenue est quasi déserte, des têtes peu avenantes de jeunes hommes et adolescents patibulaires. En plein centre, à quelques mètres de la statue somptueuse d’El émir Abdelakader, une atmosphère quelque peu sordide de délinquance (Cf. à ce propos, le dossier Algérie, le péril jeune, Jeune Afrique l’intelligent n° 2342 du 27 novembre au 3 décembre 2005).

Nous renoncions et dînons à l’hôtel!

Le lendemain matin, balade dans les rues d’Alger. C’est magnifique: une architecture coloniale fabuleuse, des perspectives saisissantes, de la verdure, de la lumière. Nous avons peu de temps, nous nous dépêchons pour visiter le Musée d’Art Moderne d’Alger. C’est un petit bijou de raffinement architectural et de mise en valeur des collections de l’art moderne et contemporain d’Algérie. Nous visitons le compartiment ouvert au public- le musée est encore en cours d’achèvement- et contemplions les œuvres du premier étage dédiées à la mémoire de la libération nationale (il y a même le portait de la révolutionnaire Djamila par Picasso) et l’exposition de calligraphies de Hamza Bounina: c’est réellement un moment intense de plaisir esthétique.

Plus tard, nous avions pris l’avion, dans nos têtes et dans nos cœurs les portraits des amis rencontrés, les images de Kabylie, la somptueuse, et d’Alger, la magnifique, nous nous promettons de revenir et remercions les organisateurs pour leur foi dans le partage et l’élévation des esprits.

Le Dimanche 1er Juin

La matinée est réservée aux courts métrages notamment amateurs. Nous découvrons des tentatives intéressantes, le court métrage de Sami Allam mais également ceux de nos compatriotes Achraf (Lilet El Aid) et Douja (wa frontières).

Un article de Oufriha hind consacré à la soirée tunisienne est publié au quotidien L’expression. La radio algérienne fait un reportage sur la même soirée. L’ambiance est chaleureuse et conviviale.

La pause déjeuner se déroule à la maison de culture. Un jeune homme est assis à mes cotés. Il m’apostrophe et me dit qu’il a bien compris mon film, que ce dernier portait sur l’amour et sa légitimité quelque soit le jugement des autres mais considère que le baiser filmé était « érotique ». Il me dit que je n’avais pas tord de raconter cette histoire mais que voilà les jeunes comme lui étaient frustrés et que du coup ce genre de scène les provoquait. A 27 ans, il n’a jamais abordé une fille, pas même tenu sa main et se rappelle qu’à l’école pour le punir l’instituteur le faisait s’asseoir à côté d’une fille, alors il pleurait d’humiliation toute l’après-midi! Tu t’imagines, nous ce qu’on vit! Les mentalités ici sont terribles et l’école, elle ne fait rien, tu en sors comme tu y entres: abruti!

Il insiste sur le rôle de l’école et sur la nécessité de faire évoluer les mentalités en son sein, sans quoi me dit-il la pression sociale fera que les jeunes hommes et femmes vivront dans la frustration et le mal-aise.

Plus tard dans les conversations ce mot de frustration reviendra souvent: les jeunes sont bloqués dans un système rigide et conservateur qui ne leur convient pas. Les jeunes filles me poseront beaucoup de question sur la condition de la femme en Tunisie. Elles me demandent si je ne trouve pas scandaleux leurs conditions à elles. Je confirme qu’évidemment oui! Elles me reprennent: à Béjaia, nous sommes mieux loties que les autres, les islamistes ne sévissant pas en Kabylie mais si tu voyais les autres villes notamment Alger!…

Le soir, retour à la maison de culture avec la soirée marocaine: deux courts métrages de deux réalisatrices présentes aux Rencontres et un long métrage (e Poteau de Imane Douayou et Shift+Supp de Jihane El Bahhar , et Deux femmes sur la route de Farida Bourquia..) Les réalisatrices sont jeunes et elles ont bénéficié de plusieurs fonds de soutien. Elles sont représentatives de ce nouveau cinéma marocain, très dynamique en ce moment, bénéficiant de soutien financier mais qui visiblement cherche une filiation et une identité. Avec Fatma Zohra nous méditions sur tout cela et nous interrogeons notamment sur cette atmosphère quelque peu artificielle que dégagent nombreux films marocains. Et par comparaison aux films tunisiens et algériens nous émettions l’hypothèse que c’est essentiellement une question de lumière. Nous réalisions également que nos grands chefs-opérateurs (Youssef Ben Youssef, Hmid Bennis, Allel Yahlaoui….) ne sont plus trop jeunes! et qu’ils urge de laisser une trace écrite de leur immense savoir-faire. Nous nous promettons de nous y atteler dès maintenant pour organiser, un work-shop à la prochaine session des Rencontres.

Le Vendredi 30 Mai

Réveil à 9h. Petit déjeuner à l’hôtel. Le pain est délicieux. Premier contact avec d’autres invités. Nous apprenons que les rencontres sont essentiellement une activité associative; parmi les invités nombreux sont ceux qui s’activent autour de la culture, de l’émancipation des femmes et de la formation des jeunes.

De retour à la maison jeune, certains assistent aux ateliers et aux master classes (lumière, scénario, production). Nous avons reçu les catalogues et des tee-shirt souvenirs. Catalogues, affiche, petits sacs en coton attestent d’un gout certain et d’un travail précis et méticuleux.

Tout démarre à l’heure: les projections, les débats, les ateliers. Directeur et comité d’organisation, tous bénévoles, veillent au bon déroulement et au bien -être de chacun. Les jours qui viennent, nous nous apercevons que cet immense travail est fait avec peu de moyens et que les organisateurs dorment à peine quelques heures pour assurer ce fonctionnement parfait.

A partir de 19h, c’est la soirée algérienne. Les films se succèdent. De très belles découvertes: la pelote de laine court métrage juste et subtil de Fatma Zohra Zamoun et la maison jaune d’Aomor Hakkar, long métrage tout en finesse sur l’amour pudique, le deuil et la bonté des gens simples.

Le cercle s’agrandit, Allel Yahiaoui, excellent et illustre chef-opérateur (les films algériens Nehla, La citadelle de Chouikh mais également les films tunisiens Habiba M’Sika de Selma Baccar et La nuit de la décennie de rachid Ferchiou), nous raconte son parcours et nous communique l’amour du cinéma, Sami Allam, réalisateur et comédien nous parle de son documentaire Hnifa (du nom d’une célèbre chanteuse kabyle) et Omar Belkacémi, réalisateur également, nous fait découvrir, aux heures creuses, sa ville: son musée, ses terrasses et sa cinémathèque…Avec humour et délicatesse , il nous initie à l’authenticité et à la générosité des Kabyles et la grandeur de cette Algérie riche et multiple…

Le soir Nadia Féni arrive de Paris, radieuse, elle nous raconte son dernier documentaire Ouled Lénine et son accueil aux Doc de Tunis (Avril 2008). Au dîner, nous croisons également le talentueux cinéaste algérien Merzak Allouache venu lui aussi de paris pour donner une leçon de cinéma aux jeunes inscrits aux ateliers et accompagner la projection de son film L’autre monde qui a eu lieu le 29 mai.

le Samedi 31 Mai

A 11h la salle de culture grouille de monde, des jeunes, des enfants et quelques familles. Nous assistons à la projection de violence contre les femmes, documentaire très dur de Sidi Ali Mazif sur la condition intolérable des femmes en Algérie.

Nous emportons nos paquets lunch et nous laissons embarqués pour une petite virée à la mer.

À une heure du centre ville, une route verdoyante de forêt, qui serpente une haute colline (c’est Taberka- Ain Draham décuplée par 4), une plage de galets, une brise rafraîchissante et une mer somptueuse: décor pittoresque, nature magnifique, un havre de paix.

Nous sommes en compagnie de la composante branchée des jeunes des Rencontres. Ils viennent d’Alger, ils sont aisés, la discussion porte sur les gynécologues, la virginité et la violence faites aux jeunes filles émancipées.

Le soir. La salle est remplie. C’est la soirée hommage aux cinéastes femmes tunisiennes. Abdennour Hochiche, humble, attentif et pertinent parle à la radio algérienne. Si nous rendons hommage aux femmes cinéastes, dit-il c’est parce que nous sommes conscients qu’elles restent minoritaires dans un paysage cinématographique maghrébin majoritairement masculin.

Au débat, les avis sont partagés. Majoritairement les spectateurs qualifient nos films d’utiles et d’audacieux, mais certains leur reprochent un franc parler qui manque de pudeur.

Je vous propose quant à moi une petite lecture des deux films.

Le rendez-vous de Sarra Labidi: Une jeune fille travaille dans une pâtisserie et rêve du prince charmant. Elle décroche un rendez-vous avec un riche client. Il ne viendra pas, et tard le soir, alors qu’elle continue à l’attendre, les flics l’embarquent la confondant avec les filles de joie. Une histoire symbolique selon la réalisatrice de la condition de la femme arabe et un court métrage techniquement au point, à l’image soignée et par moments inspirée. Une chute intelligente avec un clin d’oeil à cendrillon. Beaucoup d’investissement de la part de la réalisatrice qui devrait décupler sa recherche de la justesse pour accorder davantage de crédibilité à ses fables. Un talent à suivre…

Beduin Harker, premier long métrage de Nadia Feni, repose sur une anti-recette du film tunisien : un décollage inattendu de la réalité sociale vers une projection dans un futur virtuel. L’enjeu : briser tous les clichés et balayer d’un coup les certitudes consensuelles. Du coup, ni couscous, ni céramiques, ni dédales et encore moins de personnages brisés : femmes soumises et hommes symboliquement castrés ! Dans ce contexte, Nadia Feni, en roue libre, a concocté un scénario original et audacieux : Khalthoum, surnommée Kat, petit génie d’informatique, pirate les ondes des chaînes européennes pour transmettre des messages révolutionnaires. Une mascotte rigolote d’un chameau bien de chez nous apparaît sur les écrans pour accompagner, non pas les consensuelles brochures touristico-exotiques, mais des textes subversifs écrits en dialectal tunisien. Les messages en question apparaissent presque innocents : d’abord ils disent qu’au troisième millénaire, il existe d’autres contrées et d’autres cultures, ensuite, ils invitent les français à porter des babouches ! Cette innocence pacifiste n’est pas pour autant candide. En s’affirmant tels qu’ils sont, ils montrent l’aberration de l’égocentrisme européen voire occidental. Un égocentrisme tel qu’il nie des évidences et renie une part de l’humanité.

Ce conflit primordial parce que primaire- il relève du droit d’exister dans sa différence- est matérialisé par l’acharnement que met Julie, l’alter ego français de Kat à démasquer cette dernière…

Plus proche d’une comédie que d’un film de suspense, Beduin Harker, réussit à tenir la route pendant plus d’une heure. Les différentes situations sont souvent drôles et amusantes, même si le scénario dans son ensemble tout en dessinant des pistes intéressantes, tel que la rivalité amoureuse entre les deux femmes, Kat et Julie, il les traite avec une certaine légèreté.

Cet aspect quelque peu inabouti dans l’élaboration narrative du film n’a pas été particulièrement pallié par la mise en scène. Celle-ci oscille entre un traitement des extérieurs particulièrement réussi (lumière, cadre et rythme) et un traitement des intérieurs qui relève plutôt de l’esthétique télévisuelle des séries policières ou de sciences fiction.

Ce conflit entre deux visions, deux mondes ne restera probablement pas dans les mémoires comme un chef-d’œuvre, il sera néanmoins l’un des premiers films tunisiens à avoir osé un autre ton et une autre représentation. Et rien que pour cela, chapeau à la réalisatrice!

La suite du journal demain