Leila lave le sol à grande eau. Elle déverse l’eau des seaux dans toutes les pièces de son nouveau logis. Les carreaux marbrés du parterre dessinent des paysages exténués et des silhouettes évanescentes. Tentation du récit.

Je suis Leila, j’ai trente ans. Je suis métisse, divorcée et stérile. J’ai aimé, erré et inventé ma vie. J’ai cru au plus versatile des sentiments : l’amour. Je l’ai exalté et lui ai attribué le prénom d’un homme, Iteb, mon amoureux d’enfance qui vit au-delà de l’autre rive de la méditerranée, là où le soleil se couche.

Au Sud, les sentiments baignent dans un brouillard de lumière. L’aube les dote d’une éternité d’emprunt. Un simulacre d’éternité où tout amour est infini, tout lien indéfectible, toute forme un souvenir. Ma mémoire est un chaos blasphématoire. Amalgame d’images qui célèbrent mes errances à l’aube et au crépuscule.

« Elles sont encore comparables

À des ténèbres sur une mer profonde :

Une vague la recouvre,

Sur laquelle monte une autre vague

Des nuages sont au-dessus.

Ce sont des ténèbres amoncelées les unes sur les autres » (*)

La veille, Leila s’était effondrée sur le sol, pareille à une morte. Parmi ses cartons à moitié déballés, elle resta longtemps allongée telle une bête agonisante. Méticuleusement, elle avait couvert le sol de journaux. Elle s’était étalée et avait convoqué tous ses démons. Par un sifflement aigu, elle fit venir de drôles d’oiseaux : toutes sortes de volatiles, des colibris, des hirondelles, des chouettes, des corbeaux, des torcols, des pigeons, mais aussi des albatros hurleurs et des vautours voraces. Elle les fit venir par groupes et les fit voltiger autour de sa tête. Ils ne la quittèrent guère. Seul l’aigle partit ramener sa nourriture. Elle le vit alors dévorer les morceaux de sa proie. Ce spectacle la détourna un moment de l’écoute pieuse de leur respiration pulmonaire, de la contemplation de leur aigrette et de leur regard aveugle et perçant.

A chaque âme appartient un autre monde ; pour chaque âme, chaque autre âme est un arrière-monde.

Un torero planta une banderille sur le garrot du taureau. L’antéchrist portait son arme en bandoulière. Leila eut la tête ballante entre les deux tableaux. Comment rejoindre l’autre bout? En tendant un pont au-dessus du gouffre, en touchant le fond ? Comment pourrait-il y avoir un dehors de moi se demanda Leila s’il n’y a pas d’extérieur.

Engloutie dans l’abîme, Leila se souvient. Sa mémoire, un tamis usé secoué par des mains fébriles, laisse échapper les images du passé.

Ce matin, elle lave le sol à l’eau de javel. Succombant à la paresse, elle abandonne la serpillère. Le sirocco se chargera d’assécher l’eau. Sinon l’orage qui pointe déferlera et le déluge emportera la trame originelle de son récit, ou encore les traces d’eau esquisseront des cadavres exquis et des visages transparents; portraits empreints de passions, vénérées dès l’adolescence, grosses de l’amour des hommes mais stériles de n’avoir pas reçu l’onction d’une semence.

* le coran

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