Comédiens à leurs risques et périls
mai 27, 2008
Le cinéma écrit Daniel Serceau « n’est pas seulement un spectacle, ni un discours qu’il suffirait d’expliciter, mais la mise en condition fictive d’une expérimentation s’opérant par le truchement du spectacle et au moyen d’une activité psychique au sein de laquelle l’émotion et la suggestion jouent un rôle essentiel. Nous pensons, continue t-il à dire que la fascination exercée par les « histoires » vient de ce que le sujet s’y saisit lui-même comme objet dans sa relation avec le monde extérieur et les difficultés existentielles qui en naissent. »(1). Et si le sujet (le spectateur du cinéma mais aussi du théâtre) s’y retrouve ainsi saisi ce n’est pas uniquement grâce au système spectatoriel, qui -nous le savons tous- est construit à cette fin, mais surtout parce que toute histoire, tout récit est incarné par des personnages en situation. Finalement ce qui permet de mettre le spectateur dans un procès d’expérimentation, où ses propres structures mentales, ses sources affectives sont sollicités jusqu’au bouleversement, c’est la présence de ces comédiens et acteurs qui incarnent, en chaire et en os, toue expérience et tout sentiment. Cette assertion, j’en conviens n’est pas plus qu’une vérité élémentaire. Pourtant pas suffisamment affirmée sous nos cieux ! Avons nous, en effet, suffisamment dit, tant bien que mal, que ce sont les comédiens et acteurs tunisiens qui ont fait le succès et la qualité de ces nombreuses pièces théâtrales, de ces nombreux films que nous avons tant aimés ? Avons nous suffisamment mesuré l’ampleur de la générosité de nos comédiens et acteurs, ceux là même qui pour une pièce de Jaibi ou un film de Bouzid répètent inlassablement des mois et des mois, voire plus. Bien sur ils font leur métiers, mais dans quelles conditions, pour quelles rémunération, et pour quelle considération ? Quelle est la juste valeur, matérielle et morale, qui revient à ces hommes et ces femmes qui osent incarner nos désirs, nos fantasmes, mais surtout nos douleurs et nos failles ? Ma pensée se penche surtout sur ces comédiens qui incarnent des personnages extrêmes et pour prendre un exemple récent, je pense à Salha Nasraoui, Besma El Ech et Mohamed Ali Jemaa qui prêtent leur corps, leur voix et leur âme aux marginaux de Jounoun (la fille de joie, l’handicapée et le fou). Et puis cette merveilleuse actrice de Tendresse des Loups de Jilani Saâdi, Anissa Daoud, qui ose dans ce contexte arabo-musulman fort crispé incarner une entraîneuse de cabaret qui de surcroit se fait violer! Leur performance les fait-elle accéder, comme ailleurs, en Europe mais aussi en Égypte, à un statut privilégié qui les met à l’abri du besoin matériel et de la médisance des petites mentalités ? C’est qu’il faudrait qu’on se le dise, en Amérique, en Europe, ou en Égypte, les comédiens, ceux qui incarnent les personnages les plus emblématiques et symptomatiques de leur société ne sont pas exposés aux aléas du risque de la confusion entre ce qu’ils jouent sur les planches ou à l’écran avec ce qu’ils sont dans la réalité. Et pour pousser le raisonnement jusqu’au bout, si la Jodie Foster de « The accused » voyageait, non pas dans la première classe des plus prestigieux compagnies aériennes, mais en faisant de l’auto-stop aux camionneurs, il y ait de forte chance qu’elle se fasse agressée ! C’est dire qu’ailleurs ce métier fort exigent et qui expose tant ses adeptes, nourrie dans ses mécanismes internes et ses rouages fonctionnelles les conditions nécessaires pour la protection des siens. Mais qu’en est-il chez nous ? L’exemple des aînés ne me rassure guère, et le sort réservé à tous ces diplômés de l’ISAD ( Institut Supérieur des Arts Dramatiques) est préoccupant !
Le fait que le comédien de théâtre recommence sans cesse à zéro, que sa compétence, sauf exception, ne lui fait pas accéder à une échelle plus élevée, que le chômage, les cachets dérisoires le guettent, sont autant de motifs de préoccupations.
Le comédien tunisien se voue à cette profession/passion à son corps défendant, à ses risques et périls. Comédiens sur les planches, pour que nous autres s’y retrouvons, ils incarnent dans leur propre existence leur déraisonnable amour de la vie ( c’est-à-dire de l’émotion) et l’ingratitude quasi généralisé d’une société tunisienne si peu soucieuse de la chose de l’art et de l’esprit.
Ayant, moi-même réalisé deux courts métrages, j’ai eu l’occasion de connaître de plus près quelques uns de ces acteurs exceptionnels que sont Fatma Ben Saîdane, Jamel Madani, Slah M’Saddek, Hassen Hermess ou encore Sondos Belhassen et de côtoyer également quelques jeunes à l’instar de Néjoua Souhir et de Hager Hamouda. Et je garde de cette collaboration une immense joie et une grande gratitude. Ces acteurs incarnent à mes yeux le talent, la sensibilité et la générosité et ils appartiennent à cette grande famille des comédiens tunisiens dont le parcours pourrait à lui seul esquisser une poétique du sacrifice et faire réfléchir à l’éthique de l’art et de la vie.
1 ) Daniel Serceau, Le désir de Fictions, ed. Dis, Voir, 1987
Extraits de Leïla ou la femme de l’aube
mai 13, 2008
Leila lave le sol à grande eau. Elle déverse l’eau des seaux dans toutes les pièces de son nouveau logis. Les carreaux marbrés du parterre dessinent des paysages exténués et des silhouettes évanescentes. Tentation du récit.
Je suis Leila, j’ai trente ans. Je suis métisse, divorcée et stérile. J’ai aimé, erré et inventé ma vie. J’ai cru au plus versatile des sentiments : l’amour. Je l’ai exalté et lui ai attribué le prénom d’un homme, Iteb, mon amoureux d’enfance qui vit au-delà de l’autre rive de la méditerranée, là où le soleil se couche.
Au Sud, les sentiments baignent dans un brouillard de lumière. L’aube les dote d’une éternité d’emprunt. Un simulacre d’éternité où tout amour est infini, tout lien indéfectible, toute forme un souvenir. Ma mémoire est un chaos blasphématoire. Amalgame d’images qui célèbrent mes errances à l’aube et au crépuscule.
« Elles sont encore comparables
À des ténèbres sur une mer profonde :
Une vague la recouvre,
Sur laquelle monte une autre vague
Des nuages sont au-dessus.
Ce sont des ténèbres amoncelées les unes sur les autres » (*)
La veille, Leila s’était effondrée sur le sol, pareille à une morte. Parmi ses cartons à moitié déballés, elle resta longtemps allongée telle une bête agonisante. Méticuleusement, elle avait couvert le sol de journaux. Elle s’était étalée et avait convoqué tous ses démons. Par un sifflement aigu, elle fit venir de drôles d’oiseaux : toutes sortes de volatiles, des colibris, des hirondelles, des chouettes, des corbeaux, des torcols, des pigeons, mais aussi des albatros hurleurs et des vautours voraces. Elle les fit venir par groupes et les fit voltiger autour de sa tête. Ils ne la quittèrent guère. Seul l’aigle partit ramener sa nourriture. Elle le vit alors dévorer les morceaux de sa proie. Ce spectacle la détourna un moment de l’écoute pieuse de leur respiration pulmonaire, de la contemplation de leur aigrette et de leur regard aveugle et perçant.
A chaque âme appartient un autre monde ; pour chaque âme, chaque autre âme est un arrière-monde.
Un torero planta une banderille sur le garrot du taureau. L’antéchrist portait son arme en bandoulière. Leila eut la tête ballante entre les deux tableaux. Comment rejoindre l’autre bout? En tendant un pont au-dessus du gouffre, en touchant le fond ? Comment pourrait-il y avoir un dehors de moi se demanda Leila s’il n’y a pas d’extérieur.
Engloutie dans l’abîme, Leila se souvient. Sa mémoire, un tamis usé secoué par des mains fébriles, laisse échapper les images du passé.
Ce matin, elle lave le sol à l’eau de javel. Succombant à la paresse, elle abandonne la serpillère. Le sirocco se chargera d’assécher l’eau. Sinon l’orage qui pointe déferlera et le déluge emportera la trame originelle de son récit, ou encore les traces d’eau esquisseront des cadavres exquis et des visages transparents; portraits empreints de passions, vénérées dès l’adolescence, grosses de l’amour des hommes mais stériles de n’avoir pas reçu l’onction d’une semence.
* le coran
Wara El Blaïk est une histoire d’amour. C’est le récit des mois de bonheur arrachés à la misère et à la privation d’un homme et d’une femme, tout les deux issus de l’exode rural et que le destin réunit au carrefour de la grande ville.
Saâdia travaille comme femme de ménage, Mokhtar est le surveillant d’un immeuble encore squelettique, tout en ferrailles et en pilons de béton. Leur rencontre est pour l’un comme pour l’autre la découverte de l’amour, de la plénitude charnelle et de la complicité dans une ville qui ne les destinait pourtant qu’à la douleur, à l’exclusion et à la lutte pour la survie…..
Note d’intention:
Saâdia ou Mokhtar, nous pouvions les croiser tous les jours, les côtoyer sans vraiment les connaitre. Que des préjugés nous séparent d’eux comme ils nous séparent d’ailleurs de tant d’autres.
Pourtant sans être ni utopique, ni naïve, je crois que les petites gens, justement, ont beaucoup à nous apprendre.
J’ai voulu les connaitre, les raconter, les aimer en partageant leurs peines, leurs émotions, leur lutte et leurs déboires. J’ai voulu, par ce récit d’un amour arraché à la misère et à la privation, raconter comment les plus démunis se battent, comment ils aiment, comment ils forcent le destin et comment celui-ci les rattrape.
Ce récit raconte l’histoire d’un amour interdit, un amour que les moralistes peuvent aisément condamner parce que de loin et de l’extérieur toute différence est obscène.
Mais Juger n’est ni comprendre ni aimer.
Etre amoureux est un état de grâce, aimer et être aimé est un miracle et comme tout miracle il échappe à toute règle. Seuls les hypocrites nient que nul ne connait l’érotisme s’il méconnait le péché, celui là même qui fît découvrir à Adam sa libido….
Et si cette histoire est dédiée d’abord aux gens humbles, à ceux que la vie à desservi, il raconte la quête de tout être : qui ne rêve d’un amour total, où l’âme s’élève et le corps exhume. La plénitude amoureuse a quelque chose de divin.
Ce récit est pourtant triste, je le sais.
C’est que exister, c’est la charge la plus lourde et la vie est loin d’être redevable de bonheur. Souvent, elle nous arrache d’une main ce qu’elle nous sert de l’autre. C’est pourquoi dans tout acte d’amour, il y a une force tenace : se sentir intensément vivant entre la souffrance inéluctable et la recherche de la grâce.
