Avoir de la tendresse pour les choses de la vie

Il fait beau ces jours-ci, l’été est à nos portes et l’appel des rivages se fait entendre. Raison suffisante pour visiter Kélibia la blanche. La ville est charmante, les plages sont magnifiques et les gens très aimables. Et puis à Kélibia, il y a l’artiste Raouf Gara. A lui seul c’est une raison de plus pour s’y rendre. L’artiste réside au port de Kélibia. C’est à la fois, sa maison, son atelier, sa galerie et son premier lieu d’inspiration. La galerie est ouverte 7 jours sur 7 et quasiment, l’été, 24h sur 24. Et aux dernières nouvelles, il a même aménagé une petite résidence pour les amoureux du voyage et des séjours artistiques.

Raouf Gara est un artiste humaniste. Son atelier- galerie est toujours animé, empli de gens, d’amateurs, de fidèles, de passionnés et de simples randonneurs. Des personnes très diverses aiment sa compagnie et son travail. C’est un artiste authentique. Une nécessité intérieure, subjective, singulière le pousse à créer. Est-ce la raison pour laquelle ses réalisations interpellent les autres, connaisseurs et amateurs, grands et petits? Pour ma part, je crois que nous autres récepteurs sommes vivement concernés parce qu’à travers son art, Raouf Gara améliore notre rapport à la vie.

Son oeuvre est dédiée à la Nature: peinture, sculpture, céramique exaltent les paysages, la faune, la flore, l’organique et le minéral. L’artiste ne fait pas moins que nous rappeler intensément, avec gentillesse et générosité, combien notre raison d’être est justement en rapport avec la Nature, suggérant ainsi, mais avec une force qui tient de la foi, que la Nature est la Vie par excellence : évidemment les étendues paysagères, mais plus profondément encore : le silence cosmique et la plénitude. Une chance donc et une ouverture pour que les Hommes de plus en plus clivés, de moins en moins instinctifs, puissent trouer l’enclos citadin et la forteresse idéologique de l’Histoire.

Connu et reconnu comme un peintre de la Mer, Raouf Gara, comme l’écrit si justement Hammadi Sammoud a consacré une grande partie de son œuvre, qui s’étale sur deux bonnes décennies « à décrire ce que cette surfasse lisse recèle de splendeurs …d’offrir l’étendue de sa toile aux mouvements de la vague, rendant la légèreté de l’écume des crêtes, ou esquissant la force invisible qui la creuse pour lui donner plus de puissance et de fracas ». Peintre donc de l’intensité germinale, de la force organique, des élans du vertige, Raouf Gara, continue à chercher dans la Nature les paradigmes de sa création, mais dans de nouveaux rapports et sous un nouveau mode.

Ainsi, en plus de ses toiles géantes d’un expressionnisme épuré, Raouf Gara expose de petites sculptures, sortes de figurines exquises faites d’entrelacs, d’assemblages, d’entrelacement. Leurs matériaux proviennent des entrailles de la mer ; ce sont des algues fossilisées depuis des centaines voire des milliers d’années. Raouf Gara dit  qu’elles « sont ainsi revenues à la vie d’une autre façon grâce à des gestes du quotidien. Je suis un enfant de la Mer, cette force mystérieuse, multiple, imprévisible, qui nourrie et qui engloutie. En me promenant sur ses rivages et ses plages, je ramasse ce qu’elle a transformé en ses profondeurs et a éjecté sur sa terre de sable. Je trie, je compose, j’ajoute et j’ai le sentiment de ressusciter une vie souterraine, secrète et insaisissable. Je suis très timide, je me sens très faible et ça me gène d’ expliquer ce que je fais. Mais voilà, je cherche à retrouver quelque chose de spontané, de simple, c’est cela la force pour moi, avoir de la tendresse pour les choses de la vie. »

Des propos que ces malicieuses et délicates rondes bosses incarnent parfaitement. Car quelques-unes racontent le sommeil jouissif et cosmique, telle cette tortue réincarnée qui dégage l’incroyable délice de l’oisiveté et d’autres évoquent les ébats amoureux de ceux qui connaissent la plénitude, tandis que d’autres encore se délectent de l’air, du mouvement dans une grâce flottante et pourtant combien saisissable. Incontestablement l’artiste connaît la plénitude et la grâce.

Raouf Gara n’est pas un naturaliste dans le sens où il va à la nature. Il fait plutôt advenir le naturel dans la mesure où le naturel n’est pas d’abord réduit au refus de l’artificiel (sans quoi, il ne s’agirait plus d’artefacts) et ensuite dans l’intention de se réconcilier avec les forces vitales, jouissives, ruminantes, insolentes, indomptables et irréductibles au normatif. Il avoue même : « Le beau canonique ne m’inspire pas, ce qui inspire ce sont des vibrations, des qualités de présences. Je préfère peindre un âne qu’une belle femme. C’est le vécu, la charge émotionnelle ou encore la saisie d’un invisible qui me stimule. Je vois du beau y compris dans ce qui est communément considéré comme monstrueux. J’y vois la force d’une émanation, le déploiement d’une énergie. Je suis d’ailleurs un peintre libre, qui ne se soucie guère de conventions et d’écoles. J’aime la variation et le seul critère pour moi pour évaluer, si nécessaire, une peinture, c’est l’âme de la touche. »

Les confidences de l’artiste s’inscrivent presque à son insu dans la vision Foucaldienne qui réclame « un peu de pitié pour le réel. ». Raouf Gara le souligne davantage : « Quelque chose du charme de la vie a été altéré. Comme si l’Homme s’est acharné à tout réduire à la circulation des biens et à la maîtrise. Le monde est attaché à tout et à n’importe quoi.

Je suis nostalgique du temps où la nature était vierge faite de paysage et sans architecture. Où Chaque chose avait un goût… Les gens étaient peut-être plus pauvres mais ils étaient plus en harmonie avec la vie et le sensible. Le silence me manque ».

Raouf Gara interrompt le fleuve tranquille de ses confidences. Il a au fond de ses yeux bleus, couleur de la Mer-inspiratrice, l’épaisseur tragique de la confusion des temps. Un peu plus loin, ses toiles racontent sa délivrance des diktats de la socialisation. Ses sculptures semblent s’animer. Une atmosphère magique qui vous arrache un moment à l’agitation violente du dehors. Le peintre est une singularité, souvent associable mais qui offre à la sociabilité, à l’inéluctable sécularisation, une échappatoire vers la vie, l’instinct et le désir.

2 Réponses vers “Rencontre avec Raouf Gara, peintre et Sculpteur”

  1. adib a dit

    excellent article sur notre cher raouf;)
    on vous invite à assister à l’assemblée generale de notre association ACAM KELIBIA!
    http://acam-kelibia.blogspot.com/

  2. soniachamkhi a dit

    merci pour l’invitation
    je n’ai hélas pas pu venir car la date coïncide avec la préparation de la sortie de mon roman Leïla ou la femme de l’aube. je serai heureuse de vous rencontrer à la première nouvelle occasion, y compris pour présenter mon roman et/ ou mon dernier film dont l’avant-première est prévue le 10 mai à 11 h à la salle cinémafricart, à Tunis où je me ferai un plaisir de vous recevoir.

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