Ce que Tunis ne m’a pas dit de kaouther khlifi
avril 12, 2008
C’est d’un récit qu’il s’agit, dans une double acceptation du mot, celle d’un contenu narratif et d’une manière avec la quelle on raconte. Le contenu narratif est mince, quasiment fragile, et la manière elle est consistante, tonique. J’ai lu le roman, à sa sortie, il y a à peine un mois, et j’ai du mal à me souvenir d’une histoire, à reconstituer un fil conducteur, à vous proposer un résumé. Par contre, j’ai le souvenir vivace d’un moment de lecture quasiment jubilatoire car l’écriture elle est dense, elle prend des bifurcations, se promène, s’évade et dessine de nouveaux sentiers.
Le récit débute par la description poétique d’une journée d’automne, d’un temps irrésolu propice à l’errance. Ce climat incertain plait à la narratrice qui se rend sans peine à la certitude qu’une des rares choses qui porte pleinement son sens est l’incertitude. La narratrice est mystérieuse, elle frôle la quarantaine, mais elle n’a connu ni misère, ni guerre , ni exil, ni viol, ni mort. Elle se demande du coup de quel mirage s’enivrer pour donner le la. Elle serait donc anodine mais elle cannait la consternation que génère la platitude. Elle dit appartenir à ces nouvelles générations qui ne doivent pas grand-chose à la poésie. A ces générations qui ne saisissent pas, qui ne savent pas, qui récoltent par hasard ce que quelques plus âgés daignent bien raconter dans un tendre moment d’évocation de souvenirs, à ces générations, dit-elle dont le système de représentation du monde n’a pas eu le temps de fixer ses deux pieds du même coté (le cul entre deux chaises?). Elle dira plus: c’est une représentation du monde bancale qui a autant manqué de résistance que d’audace. Vacuité du sens donc, incertitude des valeurs et des jugements qui laisse la place entière à la poésie ou au style, c’est comme on voudra. Car c’est d’abord cela la force de ce premier roman (1 de Kaouther Khlifi , une belle facture littéraire, un rapport intime à la langue, la réinvention de chaque moment évoqué, de chaque espace parcouru, de chaque corps frôlé.
De la confusion des sens, mais également des désirs, l’auteur dresse un édifice éloquent! Elle parcourt Tunis, se balade dans ses rues, croise ses habitants, ses fidèles et ses passagers et se choisit un amant. L’aime t-elle? Peut-être oui, peut-être non! Elle le brave sans cesse, mais laisse entendre qu’elle est la seconde, qu’elle doit se cacher. On aimerait s’attacher à cette histoire amoureuse -ou charnelle?- mais la narratrice s’y refuse, elle vaque ailleurs et évoque, à peine, tout ce qui les séparera…Elle nous laisse comprendre que ce sont probablement les « idées » qui les séparent déjà, celles relatives au Liban, à l’Irak et bientôt à l’Iran, mais elle y croit à peine et du coup nous non plus! Et ce n’est pas si grave, puisque c’est entres autres de cela qu’il est question, de cette représentation qui se dérobe, de cette lassitude qui dévore, de la platitude dont la narratrice aurait péri s’il n’ y avait pas la poésie et l’écriture. A lire donc absolument.
1) édition Elysad/clairefontaine, collection éclats de vie, Tunis, 2008
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