à l’occasion de la sortie imminente de mon premier roman Leila ou la femme de l’aube (Elysad/claire fontaine) et de l’avant-première de mon court métrage Wara El Blaïk, je vous propose de lire mes réponses à quelques questions soulevées par Natacha Henry, une journaliste française, et dans les jours qui viennent, je vous raconterai quelques unes des motivations qui ont nourri le film et le roman

Rencontre avec Sonia Chamkhi, Réalisatrice

Née à La Marsa, près de Tunis, Sonia Chamkhi a d’abord fait des études aux Beaux-Arts avant de venir en France pour un doctorat en esthétique du cinéma. Scénariste, réalisatrice, elle vit à Tunis et vient de terminer un documentaire Douz, la porte du Sahara ainsi qu’un roman, la saison des cartons (NDLR, dont le titre définitif est Leïla ou la femme de l’aube, Claire Fontaine/ Elyzad, avril 200 8)

A-t-il été facile de quitter Tunis pour venir étudier à Paris ?

Il n’y avait pas d’école de cinéma en Tunisie, à l’époque. Comme j’ai la chance d’avoir une mère ouverte, très intelligente, avec un goût certain pour l’indépendance, elle m’a beaucoup encouragée et soutenue, et mon père également. Il dit toujours : « je suis pour les déplacements, du moment qu’ils sont liés à l’instruction ». J’avais vingt-trois ans. Mes sœurs avaient déjà fait des études en France et aux Etats-Unis, ce n’était donc pas inattendu. J’ai demandé une bourse à l’État tunisien pour des études de troisième cycle en cinéma.

Comment s’est passé ce séjour ?

J’habitais à la Cité universitaire. J’ai passé une année à voir trois films par jour. J’étais assoiffée de cinéma, il y avait tellement de titres dont j’avais entendu parler ! Ça a été une année merveilleuse. Après le DEA, je suis restée pour la thèse.

À ce moment-là, pensiez-vous vous installer en France définitivement ?

Non, j’ai toujours su que j’allais rentrer en Tunisie. J’avais la nostalgie de mon pays, je n’arrivais pas à rester quatre mois sans rentrer chez moi. C’était une vraie ruine financière ! Pourtant, j’étais heureuse à Paris, d’autant que c’est paradoxalement, le centre de la culture arabe. J’avais néanmoins la sensation d’être un peu étrangère ici.

Comment on se sent, quand on est « étrangère » à Paris ?

C’est par rapport à l’espace : j’avais l’impression que tout était trop grand pour moi. Par moments, j’avais le vertige à cause des immeubles très hauts, des centres commerciaux. Ce n’était pas mon échelle. J’étais inadaptée. J’avais aussi le sentiment - qui s’est beaucoup atténué aujourd’hui - que les Français nous acceptaient dans la mesure où on leur ressemblait. Que la différence leur faisait peur. Je n’avais pas la maturité suffisante pour ne pas me sentir agressée. J’étais trop fière : c’eût été à moi, sans doute, d’adoucir les différences. C’était d’ailleurs spécifique à Paris. Quand j’allais à Montpellier ou Toulouse, je ne le sentais plus du tout. À Paris ,il y a un regard tellement savant, tellement cérébral… au sud, ça passe par la sensibilité. Quand on est dans une chaleur humaine, on peut tout se dire.

Avez-vous été déçue ?

Je sentais un décalage par rapport à mon attente. J’imaginais que la communication serait plus facile. J’avais la culture d’une France tolérante et curieuse. Je pensais rencontrer Sartre au coin de la rue.

Qu’est-ce qui vous a marqué pendant vos jours de blues à Paris ?

L’avantage à Paris, c’est que la culture arabe se rencontre facilement. J’avais des amis tunisiens, algériens, marocains, égyptiens… J’étais dans un environnement chaleureux avec les odeurs, la cuisine, de chez moi. De temps en temps, pour célébrer des fêtes, j’allais danser sur des rythmes orientaux, dans des boîtes algériennes ou libanaises. Oui, dans les moments de blues, je danse, aujourd’hui encore d’ailleurs le matin chez moi à Tunis.

De retour en Tunisie, avez-vous fait la promotion de cette expérience à l’étranger ?

Les conflits n’arrangent que ceux qui ont du pouvoir et je suis certaine qu’il faut abolir les distances. Alors, à l’École des Arts Décoratifs et du Cinéma de Tunis - il y a maintenant une école de cinéma en Tunisie, l’EDAC – et à l’Institut Supérieur des Beaux-Arts de Tunis –où j’enseigne depuis quatre ans-, je conseille à mes étudiants de partir. Ils le comprennent moins bien qu’avant parce qu’ils se sentent rejetés. Nous avons des débats en classe à ce sujet. Ils pensent que les Français ne nous aiment pas, qu’il est difficile d’être musulman. Moi, je ne venais pas pour un savoir-faire mais par fascination pour le cinéma français, l’égalité des chances, les Lumières… Mes étudiants mettent ces valeurs en doute.

Tandis que les Tunisiens viennent étudier en France, les Français privilégiés partent sur les campus américains. Ne faut-il pas rééquilibrer cela ? Envoyer des étudiants français à l’école de cinéma de Tunis ?

Absolument. On aime les gens non pour des idées abstraites, mais parce que quelque chose se passe dans le sensitif. Si les Français viennent, ils nous aimeront. J’ai même entendu ici qu’il fallait boycotter la Tunisie pour des raisons politiques. Mais c’est punir le peuple que de ne pas établir des contacts !

Vous avez dit, « je n’ai pas de couleur mais je cherche ma teinte »…

Je suis une hybride. Je tiens de la culture française et arabe, je suis musulmane et laïque. Si je devais être jugée aux normes arabes, je n’y répondrai pas totalement, aux normes françaises non plus. Je le vis souvent comme un déchirement. Ce qui le rend tolérable, c’est que ce soit une forme de quête. Me métamorphoser, c’est évoluer, m’enrichir des apports différents même si je dois en payer le prix. Par rapport à la culture arabe et musulmane, je me sens en décalage parce que je crois également dans des valeurs modernes qui ne correspondent évidemment pas aux normes et aux valeurs traditionnelles. Je suis indépendante, pour l’égalité des sexes, ce sont des valeurs modernes et laïques.

Mais vous vivez à Tunis, vous parlez de danse orientale, vous tournez un film en arabe dans le Sahara, ne représentez-vous pas une partie de cette culture arabe, plutôt que d’en être éloignée ?

Je me sens tout à fait arabe et musulmane. Le problème, c’est que le monde arabe est aujourd’hui trop statique. Il me semble que ne serait-ce que pour notre religion, l’Islam, il y a eu un net recul dans l’interprétation du Texte. Aujourd’hui, la lecture de l’islam, telle que les conservateurs veulent imposer, est inadaptée. Or, l’islam est une source fondamentale de notre culture, de notre identité. Je reconnais mon lien très fort à cette religion mais je refuse qu’on nous impose une interprétation moyenâgeuse. La lecture fondamentaliste, aujourd’hui très présente dans l’ensemble du monde arabo-islamique, est une force de rétention vers l’arrière. Je suis dans un dilemme : je veux être dans cette culture et la défendre, mais je ne veux pas de tous ces boulets qui freinent notre civilisation.

Ça devient un problème identitaire ?

Oui - pour tout ce qui est de l’ordre du sensible et du sentiment, je suis parfaitement en adéquation avec cette culture. Quand elle se transforme en dogme avec des lois immuables, j’ai forcément un refus et de la douleur. C’est comme si on m’éjectait d’une ère qui m’appartient.

Vous sortez un roman, La saison des cartons (éditions Claire Fontaine) une histoire d’amour entre la Tunisie et la Belgique. Là encore, la distance, l’émigration…

Leila a trente ans. C’est la Tunisienne d’aujourd’hui, instruite, divorcée, métisse…Elle déménage de ville en ville pour enseigner. Dans un carton, elle trouve les lettres de son premier amour, Iteb, qui vit en Belgique. Toute leur relation est faite de décalage. La Belgique n’a pas aidé Iteb à se métamorphoser, au contraire, elle a provoqué chez lui un repli identitaire. À travers la correspondance, Leila fait le point. Elle cherche sa teinte.


Une réponse vers “En attendant “Leïla ou la femme de l’aube””

  1. Natacha Henry a dit:

    Bonjour Sonia
    C’est chouette que tu aies reproduit notre entretien sur ton blog! Bonne chance avec tous tes projets,
    amicalement
    Natacha Henry

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