Sorti en Tunisie en 2006, à Paris en Novembre 2007, puis de nouveau à Tunis, à Cinémafricart, en 2OO8, Tendresse des Loups, le deuxième long métrage de Jilani Saâdi tarde à acquérir la reconnaissance et l’adhésion qu’il mérite. A parcourir vaguement la presse tunisienne, on a l’impression que le film et son réalisateur sont boudés! Des propos succincts, une critique vague qui reprend au mieux le synopsis du film . Même l’interview de Saâdi par Hédi Khélil, lors d’un festival du film à Hergla, donne peu de consistance à la démarche du cinéaste et à sa vision du cinéma et de son rapport aux sujets sociaux qu’il traite. En France, l’accueil semble plus enthousiaste, mais seulement d’un point de vue critique. car si, à ma grande satisfaction, les critiques des journalistes du Monde, de Libération sont élogieux, à croire les témoignages de quelques spectateurs qui tiennent des blogs de cinéphiles, les salles étaient quasiment vides! Faut-il conclure que le destin d’un film est d’emblée aléatoire? que la consécration est une affaire d’alchimie, d’une mécanique magique (et oui c’est le comble de la contradiction!) qui fait qu’à un moment donné, un film corresponde à une attente, et qu’en dehors de ce moment, il est jeté aux orties!
Pourtant, Tendresse des loups, est un très bon film: vif, actuel et inspiré.
Pour moi, après Khorma, il s’est révélé comme une surprise totale. Jilani Saadi m’a prise au dépourvu! Je le croyais à la recherche d’un style installé, sage et quelque peu consensuel. C’était vaguement, l’impression que m’avait laissé Khorma, dans la mesure où, handicapé par un découpage conventionnel, -qui chutait par moment au point de se confondre avec l’esthétique télévisuelle-, ce premier film n’augurait pas suffisamment de la grande liberté et de la tonicité que peut Jilani Saadi investir! Je me suis alors contentée d’aimer dans ce premier film, la fraicheur et l’originalité du propos. Avec Tendresse des loups, c’est ce potentiel d’audace et de liberté, que je souhaite louer et si possible vous faire aimer!
Tendresse des loups est à la fois inspiré, volage et autonome. il ressemble peu aux films tunisiens, -à ceux consacrés au point d’incarner la seule esthétique possible pour tout film tunisien- on pourrait effectivement penser à Ya Sultan el-médina de Moncef Dhouib, mais cet excellent long métrage des années 90 ne fait pas parti des films consacrés! Du coup, Tendresse des Loups est à part: il est dans la médina, mais il ne célèbre ni ses portes, ni ses voutes, ni ses patios et encore moins sa céramique et ses fers forgés! il quitte très vite ses ruelles sales- c’était Rio!- traverse sa porte de la mer et s’installe dans un cabaret. c’est Satin Rouge (de Raja Ammari)? mais non! c’est nettement moins aseptisé, c’est même quelque peu sale et c’est sans compter avec ce travail du cadre exceptionnel et cette actrice fantastique qui danse sans le moindre artéfact de la danse du ventre orientalo-tunisienne! Le cadre chancèle, fuit son centre, et Anissa Daoud n’est pas ondulante, elle est électrique, hautaine, sensuelle certes mais dépoussiérée des lenteurs suaves!
A elle seule, cette actrice formidable donne le ton! Le film est à son image: beau, par moment austère, libre et désillusionné. Il a besoin de peu de lumière et de peu de couleurs: il ose même le noir et blanc. Il s’accorde son espace et sa durée : des plans- séquences, mais vifs et denses, des plans qui durent forcément, qui n’ont à rendre compte qu’à la nécessité intérieure de l’émotion: ils se compressent quelque fois, s’étirent d’autres et avoisinent par moment le temps réel…
Le récit, démarre au crépuscule et finit à l’aube, c’est un peu les Sabots En Or (de Nouri Bouzid), mais c’est moins symbolique ( ce n’est pas la nuit de la Achoura! ) et c’est dépourvu de la Superbe de la gauche! C’est tout juste une nuit ordinaire d’hiver, froide et glaciale et c’est tout bêtement l’histoire de quelques jeunes paumés, esseulés, qui boivent des bières, se mutilent, et ne trouvent rien de mieux à faire qu’à violer, la voisine, escort-girl, voire prostituée.
Chronique sociale et film noir, Tendresse des Loups a deux énormes qualités: un travail exceptionnel du cadre et une bande son remarquable. Les comédiens sont superbement filmés, les espaces aussi. Le son restitue les bruits des peaux qu’on frotte et les coups qu’on reçoit ou esquive. Mais ce qui est absolument remarquable c’est le traitement et l’arrangement musical. Aie! cette musique et ce chant oriental -de Omm Kalthoum et des tubes de danses égyptiennes- absolument décadents et tout autant émouvants! Grande amatrice de l’une ( la diva) et des autres (la musique pop traditionnelle), je ne peux que louer cette justesse extraordinaire qui puisse à la fois saisir ce qu’il y a de grandiose dans cette musique ( vivacité, ampleur, tonicité, émotion) et tous ces avatars qui la guettent au moindre faux-pas (vulgarité, kitch et décadence!). J’ai retrouvé dans cet arrangement musical cet incroyable paradoxe qui fait la grandeur et la déchéance d’un héritage que j’estime des plus précieux: la musique et la danse.
Il va du coup sans dire que je n’apprécie pas spécialement l’introduction de Césaria Evora – sans que cela ne porte préjudice à l’inestimable talent de la cantatrice du Cap Vert-, c’était, à mon sens, une fausse note qui jurait un peu avec l’atmosphère concrète, matérielle, charnelle du film. C’est d’un “voisinage” intellectuel qu’il s’agit!
De Khorma -succès respectable- à Tendresse des Loups, Jilani Saadi a fait un virage conséquent. Paradoxalement, il semble gagner en force, en créativité et en liberté ce qu’il a perdu en nombre de spectateurs! Quel dilemme! Les spectateurs, apparemment, ne sont pas disposés à voir et aimer un film noir, désenchanté et sans concessions! faut-il s’entêter à bouleverser l’habitus social au risque de ne pas rencontrer ses destinataires? faut-il tenir compte davantage d’une attente quelque peu vague mais que l’on peut tout de même cerner un tant soit peu et pratiquer -comme feu Bourguiba- la politique des étapes (siest el marahel)? Quel que soit le choix de Jilani Saâdi, qui prépare actuellement son troisième long métrage au titre symptomatique de “Testament”, souhaitons lui beaucoup de chance et d’inspiration. Il a le double mérite, d’être talentueux et d’incarner un espoir pour toute une nouvelle génération.
J’ai vu le film et je l’ai aimé sans plus ! C’est quand même pas le coup de foudre que j’ai eu pour Making-Of, même si c’est différent…
J’me suis souvent demandé si cette scéne de viole est véridique ou pas ?! 20 heures, une rue piétone, il y a encore du monde même si ça se vide… Et puis les voisins qui ferment les fenêtres… sans scrupule aucun !!! Moi je trouve que c’est exageré… sinon la nudité ne me dérange pas