Les lumières de Nejma de Moncef Ben M’Rad
mars 20, 2008
Un conte savoureux et amer
Qu’on se le dise le roman Les lumières de Nejma de Moncef Ben M’Rad est tout bonnement merveilleux ! Inspiré, désobligeant, audacieux, il est écrit dans une langue superbe, à la fois fluide, puissante, poétique. Cette langue que nous qualifions de superbe est à la fois savoureuse et amère. Elle a la saveur d’une mélodie musicale ou encore d’une forme parfaite de la nature, mais aussi l’amertume de ce qu’elle véhicule comme sensation et comme signification. Comment traduire cet effet presque pervers d’une écriture qui vous plaît, qui sonne à votre oreille comme un chant, un air de cithare envoûtant mais qui vous fait mal ? Car Soliman, le personnage principal nous est plus étrange qu’étranger. On aurait peut être toléré son étrangeté, rassuré alors de son statut d’étranger, d’un autre qui inspirerait tout juste la compassion. Et bien que non ! Ce marginal, qui se fait violer par son maître d’école coranique, qui ne sait pas s’il est femme ou homme, qui commet un meurtre pour se venger de son maître et violeur et qui se retrouve ainsi condamné à vivre traqué, nous donne la sensation vertigineuse de lui ressembler. Rien ne nous dispose apparemment à vivre sa vie : une errance par delà le temps et l’espace, par delà la réalité et l’imaginaire, aux confins des mythes, du commencement et du présent. Alors comment expliquer que cela puisse nous concerner autant ? Serait-ce parce que cette écriture qui dépoussière le tout de l’homme serait une forme d’écriture ontologique ? Une sorte de retour « primitif » aux toutes premières brisures, au premier arrachement. Car ce n’est pas de fêlures qu’il s’agit ! C’est pire ! Ce sont des cassures, des disjonctions irrémédiables, de celles dont on ne se relève pas, dont on ne guérit pas. Viscéral, incurable, le mal ronge l’être et le cosmos. Dieu est absent ou alors, il loge ailleurs.
L’écriture, dans des élans nietzschéens ( Ainsi parlait Zarathoustra), retrace les mythes fondateurs, ceux de l’inceste, du ressentiment et de la souveraineté. Elle rentoile des fragments à la fois du commencement et de l’Histoire. Soliman traverse l’existence, depuis l’aube des temps jusqu’à cette histoire fort récente du monde qui est le nôtre (dont la Tunisie est évidemment plus que concernée) en foulant la terre des damnés et en planant dans les cieux des illuminés : voleurs, derviches, savants, sages, musiciens, prostitués …
Soliman serait-il à son insu avide de justice et de liberté ? Désespéré de la bienveillance, de la clémence des dieux et des hommes a t-il la certitude que l’enfer c’est les autres ? Non ! Soliman s’est résolu à l’irrémédiable cruauté! Il récolte la parole éclairée de ceux qui lisent. Il les enregistre ; mais lui l’analphabète ne juge pas, ne jauge pas, il narre dans ses moindres détails le vice des hommes, leur implacable avidité du pouvoir, leurs instincts meurtriers et leur esprits calculateurs. Soliman est sans illusion, dépourvu du voile de tout salut ! Moncef Ben M’Rad, ce merveilleux conteur, ce talent qui se cachait derrière son excellente réputation de journaliste, semble lui, attaché à quelques-unes de ces indispensables utopies : la démocratie, la tolérance, le respect de la différence. Ces utopies, qui par moments affleurent par trop la surface du texte, ne sont pas ce qu’il y a de plus fort dans le roman. Elles ne nuisent pas pour autant. Ce sont peut-être les échappatoires, les respirations d’un roman noir quasi insoutenable et qui sans doute fera date dans l’histoire contemporaine de la littérature tunisienne de langue française.
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