Le don d’un auteur atypique

Désormais écrire me fait mal. D’ailleurs, lire également. Quelque chose en moi se refuse aux mots. Les temps sont décidément moroses. La dernière guerre d’Irak m’a affectée bien au-delà de ce que je voudrais bien le reconnaître. Elle n’a pas seulement confirmé l’incommensurable décadence de cette appartenance symbolique à laquelle je me rattache, elle a également malmené, ébranlé, quelques-unes de ces valeurs universelles auxquelles j’ai si profondément adhérées.

 

L’écriture est une souffrance. Elle n’est tolérable que lorsqu’on a la foi dans la pensée. La lecture est l’autre versant de l’écriture. Elle exige cette même foi. Voilà des mois que l’une et l’autre me blessent et me révoltent : Des mots pour dire quoi ? Tout est dit, écrit, visualisé, mais tout semble se valoir : les mensonges, la manipulation, les vérités et les contre vérités. Une nouvelle donne s’est glissée dans tout discours : l’opportunité. Commerciale, boursière, électorale…

Hédi Khélil, penseur infatigable, m’offre son livre, roman atypique entre le journal intime et la chronique décalée d’un reportage de guerre. Je lis, parce que c’est lui. Un ami que j’affectionne et un auteur que je respecte.

Je savais déjà sur quel sujet portait le livre. Comme tout (ancien) lecteur de journaux, j’avais suivi ses chroniques de la guerre d’Irak entre mars et avril. En ces temps là, comme tout un chacun, je lisais presque tout, regardais toutes les infos et ne mesurais pas le dégoût qui en découlerait. Mais lorsque Hédi me donne le livre, quelque chose en moi s’était définitivement altérée. L’idée même de lire un écrit sur l’Irak me répugnait : le portrait de Saddam était alors diffusé en boucles : cherchait-on des armes de destruction massive aux trous les plus insoupçonnables : les dents ( les caries ? !) de l’ancien président, désormais dans un statut flottant entre prisonnier et criminel de guerre ?

Que peut encore Hédi raconter ? Que peuvent les mots contre l’imposture, la gifle de l’Histoire, l’érosion des Idéaux, et le déclin de la Pensée ?

Dans son avant propos, Hédi écrit : « ce livre n’est pas une chronique de la guerre, mais de la vie des gens pendant la guerre. Ses motivations et sa portée ne sont pas circonstancielles et conjoncturelles. Si tel était le cas, je ne l’aurais certainement pas écrit. »

Ceci est vrai. Ses carnets d’Irak entre 1991 et 2003 ne reprennent ni des événements, ni des discours, ni des révélations et encore moins des analyses. Ils racontent les gens rencontrés d’abord pendant ses trois années d’enseignement du français à l’Université d’Al-Mustansiryâ de Bagdad, entre 1989 et 1991, ensuite, ceux plus éclectiques, croisés ou retrouvés lors de son retour en Irak entre le 12 et le 31 mars 2003.

Il y a évidemment ses collègues irakiens et tunisiens, ses étudiants et étudiantes, et puis Hélène, la rebelle chrétienne qui traverse ses années studieuses pour rejoindre l’incroyable dérive d’un pays déchu, aujourd’hui colonisé. Evidemment c’est elle qui tisse le fil conducteur d’un récit qui s’emploi à une rigueur ascétique, cruelle parce que refusant tout épanchement. Le roman tient à elle, d’elle, car les autres personnes (ou personnages) rencontrés ont franchement subi l’érosion des micros trottoir, balayés par les cadreurs du monde entier.

Du coup, je m’accroche un moment à Hélène, la vie des (autres) gens pendant la guerre me donnant froid au dos et me rappelant sans cesse les reportages de guerre justement qui ne m’apprennent plus rien et ne m’aident ni à mieux comprendre ni à mieux me révolter.

 

Et lorsque, au milieu du récit, Hélène disparaît, dans l’exil et dans un couvent, je ne sais plus pourquoi je continue à lire. Je termine quelque peu dans l’agacement. Pourquoi Hédi Khélil s’évertue à une écriture absolument dénotative qui se refuse non seulement toute analyse, toute interprétation intellectuelle mais pis encore toute manifestation affective, toute mesure ou démesure du cœur ? Le sujet est brûlant, il ébranle la pensée, nécessite une quête de Sens, l’affirmation ne serait-ce que d’une idée et d’un élan du cœur.

Hédi s’abstient. Pourquoi écrit-il, alors ? Pourquoi s’afflige t-il cette souffrance ?

Je le sais et refuse à mon tour de le reconnaître. Pourtant, au dos du livre, Hédi confesse : « Qu’est-ce que je suis allé faire en Irak ? Me guérir définitivement d’un pays que j’aime beaucoup ? Retrouver des visages que j’ai connus ou à peine effleurés ? Conjurer, au contact de la guerre, mes propres angoisses et peurs ? Suis-je revenu pour ne plus revenir ? Ou suis-je parti pour y rester pour toujours ? »

C’est cela la vérité de ce roman : celle d’un auteur qui se raconte. Une autobiographie. Que Hédi aime l’Irak est une vérité toute plate ! Que son témoignage participera, parmi d’autres, à retranscrire ce moment tragique de l’histoire du monde arabe et de l’Orient l’est tout autant. Ce que je retiens par-dessus tout, ce sont les confidences littéraires d’un auteur de cinquante ans qui a le courage, la sincérité de se dire, de se mettre à nu. Et ce qui me touche le plus c’est la foi qui le porte à un tel don. Il faut croire à la littérature, à l’art, à la poésie pour considérer que tous ces lecteurs anonymes méritent une telle générosité. Quelle estime pour le lecteur et quelle foi en la pensée ! Je me retiens de remercier l’auteur car un don a ceci de particulier, il exige une totale humilité de celui qui le donne et de celui qui le reçoit.

 

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